TRIBUNE
CEDEAO-AES : entre divorce officiel et mariage forcé
Le 29 janvier 2025, la CEDEAO a acté la sortie du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Un geste historique, presque impensable dans une organisation née en 1975 pour faire de l’Afrique de l’Ouest un espace de circulation, de commerce et de sécurité partagée. Mais l’histoire régionale a cette ironie : on peut rompre un cadre institutionnel sans rompre la réalité matérielle. Les frontières se durcissent dans les communiqués, tandis que les camions, les marchés et les menaces continuent, eux, de traverser les lignes sur la carte.
- Politique

Crédit Photo : SJK
Sophonie Jed KOBOUDÉ, essayiste, expert spécialiste des économies africaines.
Au fond, c’est toute l’ambiguïté du moment ouest-africain : une fracture politique nette et une interdépendance économique et sécuritaire indépassable. La CEDEAO elle-même, au lendemain de la sortie officielle, a d’ailleurs choisi le pragmatisme en maintenant des mesures de coopération, notamment la reconnaissance des passeports et documents d’identité portant le logo CEDEAO, la continuité des échanges selon les accords existants et une coordination diplomatique minimale. Pour comprendre où cela peut mener, il faut quitter un instant la théâtrocratie officielle et regarder la mécanique des contraintes. L’Afrique de l’Ouest, c’est un ensemble de dépendances concrètes. Les États enclavés dépendent de corridors portuaires et routiers. Les États côtiers dépendent des flux de transit, mais redoutent la contagion de l’insécurité. Et, par-dessus tout, l’extrémisme violent au Sahel agit comme un aimant qui déforme toute la diplomatie régionale.
Trois faits qu’on ne peut pas contourner
Premier fait : la fracture CEDEAO-AES est asymétrique économiquement. Les trois États sortants pèsent environ 17 % de la population de la CEDEAO, mais seulement 7 % de son PIB. Cela ne dit pas tout, mais cela dit l’essentiel : le rapport de force économique reste du côté du bloc côtier. Bien évidemment, l’importance stratégique et territoriale du Sahel demeure décisive. Deuxième fait : l’enjeu sécuritaire, lui, est massivement concentré au Sahel. Le Global Terrorism Index 2025 souligne que le Sahel représente plus de la moitié des décès dus au terrorisme en 2024, et une part importante des attaques mondiales. Cette donnée est capitale car elle implique un renversement des priorités : quand l’insécurité atteint cette intensité, les arbitrages diplomatiques se font d’abord en termes de survie, ensuite seulement en termes de commerce. Troisième fait, souvent sous-estimé : l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) regroupe huit États, dont les trois pays de l’AES, mais aussi des pays côtiers comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Togo. Autrement dit : même en se séparant politiquement, on continue de cohabiter dans une architecture monétaire commune, avec des coûts de rupture potentiellement élevés à court terme. Ces trois faits expliquent pourquoi la région ne peut pas se « désarrimer ».
Les relations ouest-africaines ressemblent à trois « jeux » très concrets
On peut le dire sans jargon : les États jouent plusieurs parties en même temps. La première est une partie de sécurité collective. Contrôler les frontières, partager le renseignement, coordonner des opérations : tout cela coûte cher, politiquement et financièrement. Chaque État préfère que les autres paient l’effort, mais tout le monde perd si personne ne coopère. La CEDEAO a d’ailleurs discuté d’options de force régionale, avec des coûts annuels pouvant grimper jusqu’à 2,6 milliards de dollars selon le format envisagé. La deuxième est une partie logistique, celle des corridors. Un corridor sécurisé, ce n’est pas seulement une route : c’est une rente de transit, des recettes douanières, une inflation moins forte pour les pays enclavés, un débouché pour les ports. Mais un corridor ne fonctionne que si un minimum de confiance existe : harmonisation administrative, règles stables, sécurité. Si la confiance s’effondre, les acteurs se replient vers des stratégies « sûres » mais inefficaces : contrôles multiples, taxes opportunistes, fermetures intermittentes.
La troisième est une partie de légitimité. Les régimes militaires ont une contrainte spécifique : la légitimité interne. Or la sanction extérieure peut parfois nourrir un récit souverainiste et renforcer la cohésion autour du pouvoir, surtout si elle est perçue comme une humiliation. C’est une leçon que la CEDEAO a progressivement intégrée, en évoluant vers une logique de « porte ouverte », plutôt que l’escalade systématique. Une fois ces trois mécaniques posées, la trajectoire la plus probable devient plus lisible.
Cinq tendances lourdes pour les prochaines années
1) Une Afrique de l’Ouest à deux vitesses, mais pas à deux mondes.
Le scénario le plus robuste est celui de la stabilisation d’un système à deux vitesses : la CEDEAO restera politiquement réduite, l’AES continuera à exister comme marqueur de souveraineté, mais la frontière fonctionnelle restera poreuse. Pourquoi ? Parce que personne ne peut s’offrir une rupture complète. Les pays enclavés ne peuvent durablement se couper des ports et des routes. Les pays côtiers ne veulent pas sacrifier leurs rentes de transit et, surtout, ne peuvent ignorer l’onde de choc sécuritaire sahélienne.
2) La « fiscalisation » de la fracture va progresser, sans aller jusqu’au blocus.
L’AES a instauré un prélèvement de 0,5 % sur les importations en provenance de pays tiers, présenté comme un instrument de financement et un symbole d’autonomie institutionnelle. Cette logique va probablement s’étendre : petites taxes à base large, contrôles renforcés pour capter une rente sur les flux et négociations permanentes sur qui prélève quoi le long des corridors. Mais cette fiscalisation rencontrera un plafond : les pays sahéliens ont besoin des corridors, et les corridors ont des gardiens. La sur taxation appelle des contre-mesures logistiques. Le jeu devient alors punitif pour tous. L’équilibre le plus stable reste une fiscalisation modérée, compatible avec la continuité des routes.
3) La sécurité poussera à des coalitions “minilatérales” plutôt que panafricaines.
Quand l’urgence est opérationnelle, les grands sommets cèdent la place à des formats plus souples : cinq, six, sept pays, autour d’une zone frontalière ou d’un risque précis. L’Accra Initiative, lancée pour prévenir le débordement de la violence vers les États côtiers, illustre cette logique. Le Conseil de l’Entente, plus ancien, offre aussi un cadre discret de concertation, utile quand la diplomatie publique devient trop coûteuse.
4) L’AES va se « militariser » institutionnellement, avec une efficacité incertaine.
La création annoncée d’une force unifiée de 5 000 soldats vise autant à produire un signal de capacité qu’à répondre à une menace réelle. Mais l’efficacité nette restera difficile à garantir : les groupes armés s’adaptent, la coordination interarmées prend du temps et les organisations sécuritaires servent aussi de piliers de légitimation politique. Le résultat le plus probable est un mélange d’opérations symboliquement réussies et de détériorations localisées persistantes, qui continueront d’inquiéter les États côtiers.
5) Le Nigeria jouera le rôle de pivot, de façon plus transactionnelle.
Le Nigeria est le joueur structurel du système, non seulement par son poids, mais aussi par sa capacité à influencer corridors, énergie, finance et sécurité. Abuja arbitrera au cas par cas : coopération quand le débordement menace, fermeté quand certaines lignes rouges sont franchies, pragmatisme sur les flux commerciaux parce qu’ils conditionnent la stabilité macroéconomique. Dans un système fragmenté, le pivot ne cherche pas l’unité parfaite ; il cherche l’équilibre acceptable.
Une conclusion simple, et presque contre-intuitive
L’Afrique de l’Ouest se dirige vers un équilibre de nécessité. La rupture institutionnelle ne produit pas automatiquement une rupture fonctionnelle. Les États peuvent se disputer sur la légitimité, sans pouvoir défaire l’interdépendance patiemment construite par les routes, la monnaie, les marchés et la géographie. La question centrale n’est donc pas de savoir si la région sera unie ou divisée. Elle l’est déjà, d’une certaine manière, sur les deux plans. La vraie question est plutôt celle-ci : saura-t-elle transformer ce « deux vitesses » en un pragmatisme gouvernable, où la rivalité politique coexiste avec la coopération technique ?
JED KOBOUDÉ
Rechercher
Newsletter
Commentaires
Vous souhaitez pouvoir ajouter un commentaire à l'article CEDEAO-AES : entre divorce officiel et mariage forcé, ou faire profiter de votre expérience avec les internautes, ajoutez votre commentaire il sera mis en ligne après validation par notre équipe
Votre commentaire a bien été prise en compte, notre équipe vous envoi un mail de confirmation une fois mis en ligne.
Votre commentaire est en attente de modération. Voir votre commentaire