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DÉCRYPTAGE

Fake news et manipulations, quand le Congo vit au rythme de la désinformation

Sur les bords du Fleuve Congo, et dans les maquis de Brazzaville, les infox qui se répandent presqu'aussi vite que le covid-19, constituent une gangrène. Ce petit pays d'Afrique centrale, riche en pétrole, n'échappe pas au grand mal de notre époque : les fake news. Mais contrairement à beaucoup de pays, ces fausses informations rythment la vie politique, obligeant très souvent les dirigeants à s'expliquer. 

Crédit Photo : Getty Images.
Crédit Photo : Getty Images.

Denis Sassou Nguesso, président du Congo.

"Antoine Sassou Nguesso au seuil de la mort", "Sassou Nguesso gravement malade", "Sassou Nguesso dans le coma en Suisse", "Urgent décès du criminel Sassou Nguesso"... la liste des titres des activistes est longue. Depuis plusieurs semaines, la santé du couple présidentiel Congolais fait la une des médias d'opposition et alimente les rumeurs les plus folles sur les réseaux sociaux. La technique est bien connue : un petit message d'alerte, une reprise par plusieurs activistes influents au sein de la diaspora congolaise et le buzz est lancé. Depuis son retour au pouvoir en 1997, et sa réélection en 2016, Denis Sassou Nguesso et sa famille font souvent l'objet de fake news. Des manipulations, souvent orchestrées par les activistes de la diaspora, dont les populations locales sont les premières victimes, faute d'un réel discernement en l'absence d'une communication de crise, souvent mal ficelée au sommet du pouvoir. 

En 2017, c'est une affaire de sextape qui éclabousse le pouvoir congolais. Le site Doingbuzz titre "Une sextape de la fille de Sassou Nguesso circule, son ex camerounais retrouvé mort". L'affaire fait grand bruit. Les personnes présentées comme "Claudia Sassou et son compagnon camerounais" sont en réalité des acteurs américains. Si dans le premier cercle du pouvoir, beaucoup ont ignoré cette énième manipulation, au sein de la population, les avis étaient partagés. Sur la toile et sur les sites proches de l'opposition, l'opération est un succès et le buzz a enflammé les réseaux sociaux au-delà de l'imaginable. Jamais la fille du président congolais ne s'est exprimée sur l'affaire mais en privé, elle s'en serait fortement agacée. Quatre ans plus tard, certains croient encore, naïvement, à la version manipulée de l'histoire. 

Le 19 janvier 2020 à Berlin, une vidéo laissait entendre que le Premier ministre britannique Boris Johnson aurait refusé de saluer le président congolais, le traitant même de «criminel». Pendant qu’Emmanuel Macron, lui, optait pour une accolade. En réalité, tout est parti du populiste Jean Messiha qui a repris un tweet posté le 8 février 2020 et partagé plus de 2 700 fois, qui indiquait déjà : «Ecoutez bien le Premier ministre de la Grande-Bretagne Boris Johnson qui dit, en anglais : "Je suis désolé, je ne serre pas la main à ce Monsieur, c'est un criminel…"» Sur les images en question, Sassou-Nguesso et Johnson se font face. Le seul mot qu'on distingue est «sorry», sans qu'il soit possible d'affirmer formellement qu'il est prononcé par Boris Johnson.  Joint par LSI AFRICA, l'entourage du Premier ministre britannique dément les insultes et le refus de salutations. Mais trop tard, le mal est fait et partout au Congo et sur la toile, le buzz devient mondial. Plus d'un an après cet incident, beaucoup croient encore à la version des complotistes. 

Ces dernières semaines, c'est la santé du couple présidentiel qui a fait l'objet d'infox de la part des activistes de la diaspora proches de l'opposition congolaise. C'est la supposée mort de Antoinette Sassou Nguesso qui a d'abord fait le tour des réseaux sociaux avant qu'une image d'une supposée hospitalisation du Président congolais ne fuite sur les réseaux sociaux. Brazzaville est en ébullition. Dans les groupes de discussion sur l'application whatsapp, le "décès" ou "l'état de coma" du Président réélu en Mars 2021 pour un nouveau mandat de cinq ans fait le buzz. La famille présidentielle croule sous le poids des appels. Certains collègues de Denis Sassou Nguesso, pris de court par la vitesse de propagation de ces infox, prennent des nouvelles. Mais il n'en est rien. "Le président va bien", nous a lâché un intime du chef de l'état Congolais.

Au-delà de la famille présidentielle, les fake news attaquent tous les dirigeants à divers niveaux dans le pays. En mars dernier, une affaire de 8 milliards, née sur les réseaux sociaux, éclabousse la Caisse nationale de sécurité sociale.  Le directeur de l'institution, Evariste Odongo, est soupçonné d'avoir transporté un montant de 8 milliards, de Brazzaville vers les Émirats arabes Unis. Le morceau est gros. Vérification faite, il n'en n'était rien. Mais une fois encore, la machine a infox a frappé là où ça fait mal. Telle une traînée de poudre, le mal est fait, le BAD buzz est une réussite et l'image de l'institution et de son directeur est fortement écornée. « Le problème posé par la multiplication des réseaux est la confusion totale entre les faits scientifiques, les fausses informations qui sont presque impossibles à combattre de front. La presse congolaise, notamment le service public, doit œuvrer à diffuser les faits, les informations factuelles, pour essayer de contrecarrer cette invasion extraordinairement néfaste au plan sociétal », déplore l'expert en communication de crise, Gérard Motteux.  

Business et machine à clics 

Les fake news distillées par l'opposition et les activistes Congolais sont aussi le résultat d'un juteux business. Ainsi, plusieurs sites congolais de l'opposition qui assurent diffuser de l'information "vraie", ont pour fonds de commerce des revenus publicitaires grâce à leurs publications. Et comme ils ont constaté que plus c'est faux, plus ça marche, ils se sont jetés sur l'occasion. Un autre maillon du système est international : c'est le principe des «fermes à clic». Elles peuvent travailler en sous-traitance ou de leur propre initiative, ne créant que des faux contenus sur l'élection présidentielle congolaise de mars 2016 par exemple. 

Mais à l’autre bout de la chaîne, on retrouve aussi des personnes très politisées. Exit la motivation financière. Dans des salles de chat privées, des activistes se réunissent pour mettre au point leurs campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Certains n’hésitent pas à acheter des followers ou des retweets (des robots qui partageront automatiquement leur tweet), pour s’assurer du succès de leur opération. Leur seul but : décrédibiliser le pouvoir de Denis Sassou Nguesso, quel qu'en soit le prix.

En Afrique, plusieurs pays font face à la problématique des infox. Le Président ivoirien Alassane Ouattara et son jeune frère Birahima en ont été la cible le mois dernier. Il aura suffit que le Président ivoirien se retire quelques jours à Assinie pour alimenter les rumeurs les plus folles autour d'un "supposé décès". Il aura fallu qu'il réapparaisse publiquement fin août, à la faveur d'une manifestation religieuse, pour que la machine à fake news puisse s'enrayer.

Cette semaine, plusieurs ministres de la sécurité des pays membres du Conseil de l'entente ont dû se réunir à Abidjan pour se pencher sur ces fausses informations qui constituent un véritable danger pour la stabilité, la sécurité et la paix des pays. Il apparaît donc désormais indispensable pour tous les États de prendre des textes de loi afin de réguler l’activité numérique et de réprimer la cybercriminalité ainsi que les fake-news. La Côte d’Ivoire est allée plus loin en ce sens en se dotant d’une Direction de l’informatique et des traces technologiques (DITT). 

Au Congo, en l'absence d'une véritable stratégie de communication cohérente, les fake news et les fantasmes ont pris le pas sur la réalité. La lutte contre les fausses informations et pour la qualité de l’information passe par des mesures propres à limiter l’influence des activistes et complotistes. Selon plusieurs experts, l’erreur des États est de rester focalisé sur les fausses informations sur internet, alors que la lutte "contre les pires dérives" et l’amélioration de la qualité de l’information devraient passer par la "construction d’un véritable service public de l’information et de la culture, la création d’un statut de média à but non lucratif, d’un statut juridique des rédactions, ou encore la garantie de l’indépendance des sociétés de rédacteurs". Pour l'heure, Denis et Antoinette Sassou Nguesso ont bien regagné Brazzaville le vendredi 10 Septembre. Il profiteront certainement d'une trêve relative, jusqu'à la prochaine trouvaille des officines spécialisées en désinformation. 

Alexandre Meunier

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