« Archipels d’avenir » : repenser les chemins de la prospérité africaine
Dans Archipels d’avenir, Sophonie Koboudé et Boris Gbétoho explorent les conditions d’une prospérité africaine durable à travers un dialogue nourri par l’histoire économique, la philosophie politique et l’expérience du continent. Capitalisme, État, industrialisation, ressources naturelles et souveraineté intellectuelle : l’ouvrage défend une approche fondée sur les capacités productives et la maîtrise du récit africain.
- Littérature

Credit Photo : JSK.
« Archipels d'avenir » : le livre prend la forme d'un dialogue à deux voix plutôt que d'un essai classique. Qu'est-ce que cette forme rend possible que la prose monologique aurait empêché ?
L'essai classique, par sa forme même, suppose qu'un esprit seul puisse embrasser un objet aussi vaste que les conditions d'une prospérité africaine, et qu'il puisse le clore. Mon coauteur et moi-même ne le croyons pas. Le dialogue, lui, appartient à une très vieille tradition de la pensée : c'est la forme que Platon a donnée à la philosophie naissante, celle que Diderot a réinventée dans Le Neveu de Rameau pour faire entendre ce que la raison du philosophe seul n'aurait jamais osé dire, celle aussi, plus près de nous, de la palabre, où la vérité se dévoile patiemment à la confrontation des points de vue sous l'arbre du village. Mikhaïl Bakhtine disait du roman de Dostoïevski qu'il était polyphonique parce qu'aucune voix n'y absorbait les autres. Nous avons voulu, modestement, quelque chose de cet ordre.Concrètement, le dialogue rend visible ce que l'essai dissimule : l'hésitation, la reformulation, le désaccord qui demeure. Avec Boris, mon coauteur, nous ne sommes pas d'accord sur tout, et le livre ne cherche pas à fabriquer une synthèse artificielle. Quand j’insiste sur la discipline des marchés et qu’il défend davantage le temps long de l'État stratège, le lecteur assiste à un différend réel, argumenté, et il est invité à trancher lui-même. La prose monologique aurait lissé cette tension.
Dans la première partie, vous interrogez le capitalisme africain et la place de l'État. Quelle est, selon vous, la confusion la plus tenace que les débats publics entretiennent sur ce sujet ?
La confusion la plus tenace consiste à poser la question en termes de quantité d'État alors qu'elle se joue en termes de qualité d'État. Le débat public africain reste prisonnier d'une alternative héritée des années 80 : ou bien l'État omniprésent, soupçonné de rente et de prédation, ou bien l'État minimal, réduit à tenir la chandelle pendant que le marché opère. Cette alternative est historiquement fausse. Aucune trajectoire de rattrapage économique réussie, nulle part, ne correspond à l'un ou l'autre de ces pôles. Alexander Gerschenkron l'avait montré dès les années 60 : plus un pays arrive tard dans la course industrielle, plus les institutions qui organisent son décollage doivent être puissantes et délibérées. La Corée du Sud d'Alice Amsden, le Taïwan de Robert Wade, le Japon du MITI étudié par Chalmers Johnson n'ont pas choisi entre l'État et le marché : ils ont construit ce que Peter Evans appelle une autonomie encastrée, c'est-à-dire une administration compétente, protégée des captations particulières, mais en dialogue constant avec ses entrepreneurs. La France de l'après-guerre, avec la planification indicative de Jean Monnet, ou les pays scandinaves, où un État social très dense coexiste avec des économies parmi les plus ouvertes et les plus compétitives du monde, racontent la même histoire : la vraie question n'est jamais combien d'État, mais quel État, capable de quoi, tenu par qui.Transposée en Afrique, cette confusion a des effets concrets. Elle nous fait débattre interminablement de privatisations ou de nationalisations quand il faudrait débattre de la qualité du recrutement administratif, de la crédibilité des engagements publics, de la capacité à conditionner les soutiens accordés au secteur privé à des résultats vérifiables. Nous plaidons dans le livre pour un capitalisme africain assumé, c'est-à-dire un régime d'accumulation enraciné dans nos sociétés, discipliné par un État stratège, et jugé sur sa capacité à transformer la structure productive plutôt que sur sa conformité à un catéchisme, qu'il soit libertarien ou dirigiste.
Le livre accorde une large place aux structures productives et à la transformation économique. S'il fallait nommer un ou deux leviers urgents mais sous-investis dans les conversations actuelles, lesquels choisiriez-vous ?
J'en nommerai deux, et leur point commun est d'être peu spectaculaires, donc peu discutés. Le premier est la densification des chaînes de valeur intra-africaines, et singulièrement le maillon des biens intermédiaires. On célèbre, à juste titre, la Zone de libre-échange continentale africaine, mais on la pense trop souvent comme une affaire de tarifs douaniers, alors que le commerce ne se décrète pas : il suppose qu'il existe quelque chose à échanger. Or l'essentiel du commerce mondial moderne porte sur des intrants, des composants, des produits semi-finis qui circulent entre économies voisines avant de devenir produits finaux. C'est ce tissu intermédiaire qui manque cruellement au continent. Albert Hirschman avait forgé pour cela les notions de liaisons en amont et en aval : une industrie n'a de valeur développementale que par les demandes et les offres qu'elle induit autour d'elle. Les travaux de Ricardo Hausmann et César Hidalgo sur la complexité économique le confirment empiriquement : on ne saute pas d'une économie de matières premières à une économie sophistiquée, on chemine de proche en proche, en densifiant le réseau des capacités productives. Tant que le ciment, l'acier plat, les emballages, les engrais, les pièces détachées seront massivement importés d'autres continents, l'intégration africaine restera un horizon rhétorique.Le second levier est ce que j'appelle l'infrastructure invisible de la qualité : les normes, la métrologie, la certification, les laboratoires d'essais, et les compétences techniques intermédiaires qui vont avec. Personne ne coupe de ruban devant un institut de métrologie, et pourtant aucun produit africain n'entrera durablement dans une chaîne de valeur régionale ou mondiale sans cette armature. La Corée du Sud n'a pas seulement construit POSCO (Pohang Iron and Steel Company), elle a construit, en silence, l'écosystème de standards et de formation technique qui rendait POSCO possible. Nous sous-investissons massivement, dans nos conversations comme dans nos budgets, ce capital ingrat et décisif : le technicien supérieur, le soudeur certifié, le laboratoire accrédité. C'est pourtant là, bien plus que dans les grands discours sur l'industrialisation, que se joue la transformation réelle.
Sur la question des ressources, beaucoup d'analyses oscillent entre la malédiction des matières premières et l'éloge du local. Comment, dans votre dialogue avec Boris, avez-vous tenté de sortir de cette opposition ?
En refusant le présupposé commun aux deux camps, qui est une forme de fatalisme géologique. La thèse de la malédiction des ressources suppose que le sous-sol condamne ; l'éloge du local suppose qu'il faille s'en détourner pour se sauver. Dans les deux cas, on prête à la matière première un pouvoir qu'elle n'a pas. Une ressource n'est ni une bénédiction ni une malédiction : c'est une question posée aux institutions. La Norvège et le Venezuela ont du pétrole ; le Botswana et certains de ses voisins ont des diamants ; le Chili a du cuivre comme d'autres en ont. Ce qui les distingue n'est pas la géologie, c'est la configuration institutionnelle et productive dans laquelle la rente a été insérée. La Norvège a construit un fonds souverain aux règles intangibles, une compagnie nationale devenue école d'ingénierie, et une politique de contenu local. Le Botswana a renégocié pied à pied son partenariat diamantifère pour capter une part croissante de la valeur et de la décision. La Malaisie a transformé l'huile de palme en filière industrielle complète, de la plantation à l'oléochimie.Avec Boris, nous proposons donc de déplacer la question : non pas faut-il exploiter ou non, mais que fait-on apprendre à l'économie nationale à travers l'exploitation ? C'est le cœur de ce que nous appelons la souveraineté productive. Une mine ou un gisement peuvent être une enclave qui exporte de la matière brute et importe tout le reste, y compris ses ingénieurs ; ils peuvent aussi être un point d'ancrage à partir duquel se construisent des capacités de transformation, de maintenance, de logistique, de formation, qui irrigueront ensuite d'autres secteurs. Hirschman, encore lui, parlait des liaisons fiscales et technologiques de la rente. Quant au local, nous le prenons au sérieux dans le livre : une économie locale qui ne s'articule à aucune chaîne plus vaste se condamne à la petitesse.
La dernière partie porte sur la souveraineté et la maîtrise du récit africain. En quoi ces sujets sont-ils importants et quel chemin trace votre livre à leur propos ?
Parce que le récit n'est pas juste une décoration, il est une infrastructure. Un continent qui ne produit pas le discours tenu sur lui-même paie ce silence en monnaie sonnante. Le coût du capital pour les États africains incorpore une prime de perception que les fondamentaux seuls n'expliquent pas ; les agences de notation, les rédactions internationales, les bases de données qui informent l'investisseur mondial sont presque toutes situées ailleurs, et regardent l'Afrique de loin, avec des grilles forgées pour d'autres histoires. Quand le récit dominant est celui du risque, le risque devient prophétie autoréalisatrice. Maîtriser son récit, ce n'est donc pas faire de la communication, c'est agir sur le prix de l'argent, sur l'attractivité des talents, sur la confiance que les sociétés se font à elles-mêmes.Le chemin que trace le livre est exigeant et concret à la fois : bâtir des industries africaines du contenu, de l'édition et des médias qui ne soient pas des succursales ; produire nos propres données et nos propres statistiques, car qui mesure définit ; investir les langues africaines comme langues de savoir et pas seulement de patrimoine ; et raconter le continent au futur, car la maîtrise du récit n'est pas l'autocélébration, c'est le droit de se juger soi-même selon ses propres critères.
À qui parle ce livre en premier lieu : aux décideurs, aux étudiants, à une diaspora, à un lecteur africain qui doute de son continent ? Comment l'imaginez-vous, ce lecteur que vous espérez atteindre ?Je l'imagine très précisément.
C'est une étudiante de Cotonou, de Dakar ou d'Abidjan qui termine son mémoire d'économie et se demande si les modèles qu'on lui enseigne parlent de son pays ou d'un pays imaginaire. C'est un cadre de la diaspora, à Montréal, à Paris ou à Atlanta, qui hésite entre le retour et l'éloignement définitif, et qui cherche autre chose que des injonctions sentimentales pour trancher. C'est un haut fonctionnaire fatigué des plans qui se succèdent, qui sait tout des contraintes et plus grand-chose des possibles. C'est aussi, parfois, un lecteur qui n'est pas africain mais qui pressent que le siècle qui vient ne s'écrira pas sans ce continent, et qui veut comprendre au-delà des deux clichés disponibles, la catastrophe et l'eldorado.Nous demandons au lecteur de suivre des arguments, des comparaisons historiques, des mécanismes, et de vérifier par lui-même si l'avenir africain est une affaire de foi ou une affaire de conditions. C'est pour cela que le livre est un dialogue : le lecteur n'y est pas un destinataire passif, il est le troisième interlocuteur, celui qui arbitre entre Boris et moi, celui qui prolonge la conversation. Fanon écrivait, en substance, que chaque génération a une mission à découvrir, et qu'elle peut la remplir ou la trahir. Notre lecteur idéal est quelqu'un de cette génération qui cherche sa mission avec sérieux. Si, en refermant le livre, il doute encore, mais qu'il doute mieux, avec de meilleures questions et quelques outils de plus, alors le livre aura atteint celui à qui il parlait.
JED KOBOUDÉ
Commentaires
Vous souhaitez pouvoir ajouter un commentaire à l'article « Archipels d’avenir » : repenser les chemins de la prospérité africaine, ou faire profiter de votre expérience avec les internautes, ajoutez votre commentaire il sera mis en ligne après validation par notre équipe
Votre commentaire a bien été prise en compte, notre équipe vous envoi un mail de confirmation une fois mis en ligne.
Votre commentaire est en attente de modération. Voir votre commentaire