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VIOLENCES

Nigeria: des blessés de la tuerie de Lekki racontent leur version des faits

A peine sont-ils sortis de l'hôpital qu'ils veulent faire entendre leur vérité. Solomon, Patrick et Samuel ont été blessés par balles lors de la répression sanglante des forces de l'ordre au péage de Lekki à Lagos, la capitale économique du Nigeria

Crédit Photo : Pierre FAVENNEC
Crédit Photo : Pierre FAVENNEC

Un manifestant au péage de Lekki, à Lagos au Nigeria, le 15 octobre 2020.

Ils s'y étaient réunis des jours durant, car, disent-ils, ils ont tous été victimes de violences policières, de racket et même de kidnapping par les forces de l'ordre, censées les protéger. Ces trois survivants affirment que c'est l'armée nigériane qui a bel et bien tiré sur des manifestants pacifiques le 20 octobre dernier. L'armée avait qualifié cette accusation de "fake news" au lendemain de la tuerie, qui a fait au moins 12 morts dans Lagos selon Amnesty International. Le président Muhammadu Buhari, de son côté, a invité la communauté internationale à ne pas tirer de conclusion hâtives et à connaître tous les détails avant de condamner les faits. 

"Ca me fait vraiment mal quand ils disent que ce n'est pas vrai", raconte Patrick, dont le nom de famille n'est pas révélé pour des raisons de sécurité. "Comment peuvent-ils dire ça? On les a vus. Deux personnes sont mortes juste devant moi, et Nicholas, l'un de mes amis, est toujours dans le coma", assure ce jeune manifestant de 25 ans, au chômage depuis le confinement de mars lié à l'épidémie de coronavirus. Touché par une balle au bras, alors qu'il brandissait encore un drapeau sous les tirs, Patrick a été évacué à travers les hautes barrières de fer qui entourent le péage, puis transporté sur une pirogue à travers la lagune de Lagos pour être amené à l'hôpital.

"Ils ont commencé à nous tirer dessus

"Les soldats bloquaient la voie, les ambulances ne pouvaient pas accéder. Certains ont été évacués sur des motos, j'ai même vu un blessé transporté dans une brouette", assure-t-il. Samuel, 30 ans, faisait partie d'un groupe de bénévoles pour assurer la sécurité des manifestants lorqu'il a entendu les premiers coups de feu. "Lorsqu'on a vu les militaires arriver, on est retourné avec les manifestants pour brandir nos drapeaux du Nigeria, et chanter l'hymne national". "Je pensais vraiment pas qu'ils allaient tirer", poursuit le jeune homme, petit agriculteur dans la banlieue de Lagos. "Je pensais qu'ils allaient nous parler et s'adresser à nous, mais avant même qu'on le réalise, ils ont commencé à nous tirer dessus". 

"D'un seul coup, j'ai senti quelque chose à ma jambe. J'avais été touché à la cuisse", se souvient-il, dans un anglais hésitant. C'est l'écran de son téléphone, glissé dans sa poche, qui lui a probablement sauvé la vie. "Sinon la balle aurait transpercé ma jambe".  Il a dû marcher plus de 500 mètres malgré la douleur pour trouver quelqu'un qui pouvait l'emmener à l'hopital. "J'ai vu trois personnes qui étaient en train de mourir, mais moi aussi j'étais blessé, alors je ne pouvais pas les aider. Je devais m'aider moi-même...". Solomon, ouvrier dans le bâtiment de 38 ans, a aussi échappé de très peu à la mort. Une balle s'est logée dans son épaule, et une autre a frôlé son cou, y laissant une vive cicatrice de brûlure. Toujours sous le choc, il dit vouloir retrouver ses deux fils et se remettre sur pieds. 

"Le pays ne comprend pas ce qu'il s'est passé, mais pour moi, ce n'est pas la fin. C'est juste le début des manifestations, parce que notre combat est un bon combat", défend-il à l'AFP. "Nous nous battons pour un meilleur Nigeria, et cette cicatrice me donne encore plus de force. Je n'ai plus rien à perdre."

Sophie BOUILLON

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