Tchad : des réseaux russes au cœur d’une campagne d’influence et de publications rémunérées
Une enquête menée par le consortium coordonné par Forbidden Stories, avec la participation de médias dont France 24 et RFI, met en lumière un dispositif d’influence structuré au Tchad en 2024. Diffusion de contenus orientés, transactions financières et ciblage politique : les éléments documentés révèlent l’ampleur d’opérations menées en marge d’une séquence électorale sensible.
- Société

Credit Photo : AFP
À mesure que l’élection présidentielle tchadienne du 6 mai 2024 approchait, une activité inhabituelle s’est intensifiée dans l’espace informationnel local. Des contenus similaires, parfois diffusés simultanément sur plusieurs plateformes, ont émergé, portant des messages convergents : critique des partenaires occidentaux, valorisation de nouveaux équilibres géopolitiques et remise en cause de certaines figures politiques. Derrière cette production, les documents analysés dans le cadre de l’enquête évoquent une organisation structurée, active dans plusieurs pays africains depuis au moins 2021. Le Tchad apparaît comme l’un des terrains d’intervention identifiés, avec une montée en puissance des opérations sur quelques mois.
Plus de 120 contenus diffusés et des circuits de publication multiples
Les éléments consultés font état de plus de 120 publications liées à ces opérations sur la seule période électorale. Articles, tribunes, messages relayés sur les réseaux sociaux : ces contenus ont circulé via différents canaux, parfois sans vérification approfondie de leur origine. Certains textes ont été publiés sous forme de contributions externes ou de contenus sponsorisés. Dans plusieurs cas, leur diffusion s’est faite rapidement, suggérant l’existence de circuits de publication fluides, voire peu contrôlés. L’enquête met également en évidence des flux financiers associés à ces publications. Des témoignages recueillis auprès d’acteurs du secteur évoquent des paiements compris entre 50 000 et 200 000 francs CFA par contenu (environ 75 à 300 euros), correspondant à des pratiques déjà observées dans le domaine des publi-reportages. Mais les documents internes analysés mentionnent des montants plus élevés, atteignant 500 à 600 dollars par publication. Cet écart soulève des interrogations sur l’existence d’intermédiaires et sur la destination finale des fonds. Au total, plusieurs milliers de dollars auraient été engagés pour soutenir ces campagnes sur une période de quelques mois.
Au-delà de la diffusion de contenus, certains documents décrivent une stratégie visant à influencer les équilibres politiques internes. Plusieurs figures ont été visées par des campagnes numériques reposant sur des accusations non vérifiées ou des narratifs orientés. Parmi les thématiques récurrentes figurent des allégations de soutien étranger, des projets d’ingérence ou des liens supposés avec des acteurs armés. Ces contenus, largement relayés, ont contribué à alimenter le débat public dans un contexte déjà tendu.
Les méthodes décrites reposent en partie sur des contacts directs avec des professionnels des médias. Plusieurs témoignages font état de sollicitations émanant d’individus se présentant comme investisseurs, consultants ou partenaires éditoriaux. Dans certains cas, des contenus prêts à publier étaient proposés, accompagnés d’une rémunération. Les montants évoqués — jusqu’à 200 000 francs CFA — correspondent à des pratiques connues, mais leur multiplication dans un contexte politique sensible interroge. Certains responsables de médias reconnaissent avoir été approchés sans percevoir immédiatement la nature réelle des opérations. D’autres affirment avoir refusé ces propositions.
Sept personnes poursuivies, puis blanchies
Les investigations menées par les autorités tchadiennes ont conduit à l’ouverture de procédures judiciaires visant sept personnes, parmi lesquelles des journalistes et des acteurs économiques. Poursuivies pour « intelligence avec une puissance étrangère », elles ont été placées en détention avant d’obtenir un non-lieu. Les éléments de procédure indiquent que plusieurs d’entre elles affirment ne pas avoir eu connaissance des objectifs réels de leurs interlocuteurs. Les documents analysés dans le cadre de l’enquête évoquent un objectif clair : réorienter le positionnement du Tchad sur l’échiquier international. Cela passe notamment par la promotion de nouvelles alliances régionales et par la mise en cause de partenaires historiques. La diffusion de contenus favorables à certains blocs géopolitiques s’inscrit dans cette logique, tout comme la valorisation de discours souverainistes.
Face à ces activités, les autorités tchadiennes ont adopté une posture de fermeté. Les arrestations intervenues en septembre 2024, suivies de procédures judiciaires, sont interprétées par plusieurs observateurs comme un signal destiné à encadrer toute tentative d’ingérence. Le gouvernement affirme pour sa part que le processus électoral s’est déroulé de manière souveraine et rejette les accusations d’influence extérieure.
LSI AFRICA avec RFI.
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