S'informer simplement
Publicité
Par Francis LALOUPO

Conflit au Moyen-Orient : L’archipel des opinions africaines

Comment une « guerre des autres » devient, dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest, celle des opinions publiques « qui s’emparent du conflit en l'inscrivant dans leurs propres grilles de lecture géopolitiques »… 

Image générée par IA.
Image générée par IA.

En marge du conflit qui se déroule en Iran et qui s’étend au Moyen-Orient, une autre guerre est à l’œuvre sur les réseaux sociaux en Afrique, opposant les soutiens de l’Iran et ceux qui se rangent dans le camp des ennemis du régime des mollahs. En Afrique de l’Ouest particulièrement, l’offensive israélo-américaine contre l’Iran agit en résonnance aux débats politiques du moment, et s’insère dans les zones de clivages qui ont émergé au cours des dernières années au sein des opinions. Sur cette scène conflictuelle, se font face les pourfendeurs et les défenseurs d’un « Occident » circonscrit aux territoires des Etats-Unis, de l’Europe et d’Israël. 

Sur les réseaux sociaux, le débat fait rage. Commentaires, monologues échevelés, virulentes polémiques, diatribes exaltées… et désinformation. Pour les cyber-politologues improvisés, toutes les audaces sont permises, pourvu qu’elles servent leur cause et leur crédo. Transposant le conflit en cours au Moyen-Orient dans un contexte local, les soutiens des juntes de l’Alliance des Etats du Sahel (AES – Mali, Burkina Faso, Niger)clament leur soutien inconditionnel à l’Iran. Au cœur de leur discours, la référence constante à la « souveraineté ». Dans un raccourci saisissant, cet énoncé est devenu le dénominateur commun et une cause partagée,justifiant une solidarité sans faille à la « résistance » des Iraniens contre les assauts de « l’impérialisme ». 

Fracture politique et crise des sociétés

En face de ces « pro-Iran », les adversaires des juntes du Sahel, qui ont, mécaniquement, choisi le registre de la défense du « bon droit américain ». Pour contrer les saillies militantes des partisans des pouvoirs militaires sahéliens,ils proclament, sans craindre la caricature, leur adhésion aux « vertus » supposées de la guerrecontre l’Iran. Principal motif de leur prise de position : le partenariat conclu, depuis peu, entre l’Iran et les régimes de l’AES. Dans les deux camps opposés, la parole diffusée cède gaillardement à l’exagération, l’approximation, l’excès et la surcharge. Entre ces deux positions, on peut aussi rencontrer sur les réseaux, certains acteurs tentant timidementd’émettre une parole médiane ou « raisonnable », voire médiatrice. En pure perte… La guerre au Moyen-Orient donne un relief particulier à l’irrésistible clivage de l’expression politique en Afrique de l’Ouest. L’archipellisation des opinions participe d’une fracture politique qui prend les allures d’une crise des sociétés… 

Contribution utile à la compréhension de cette conjoncture, un rapport du think tankTimbuktu Institute, publié le 11 mars dernier, et intitulé « Narratifs sahéliens et résonnances informationnelles d’une guerre au Moyen-Orient ». Confirmant que le réseau Internet est devenu un terrain d’investigation et de recherche scientifique et universitaire, le rapport – basé sur la « netnographie (1) » - décrypte et analyse les opinions exprimées en Afrique de l’Ouest, à travers les réseauxsociaux, sur le conflit en cours au Moyen-Orient.

Fake news « au service d'un projet politico-idéologique… »

Selon ce rapport, l’articulation de ces opinions permet de saisir les « mutations des rapports politiques et internationaux à l’ère de l’activisme et de l’engagement numériques ».Partant du constat que « les opinions publiques ouest-africaines n’ont pas manqué de s’emparer du conflit [au Moyen-Orient] en l'inscrivant dans leurs propres grilles de lecture géopolitiques avec leurs propres narratifs », les auteurs de ce rapport riche en enseignements expliquent : « Dans un contexte de reconfiguration des alliances, ces opinions publiques ont activement reconstruit un récit de « souveraineté » nationale articulé autour de la « résistance » à ce qu'ils désignent comme l’ « impérialisme occidental ». C’est dans cette logique que les conflits opposant « l’Occident » (États-Unis, Israël, France, etc.) à un pays du « Sud global » sont relus via le prisme de leurs propres trajectoires de rupture. Ainsi, avec ce conflit, l’Iran occupe, symboliquement, une place de choix dans la formulation de cet imaginaire. En ce sens, dans cette représentation, le conflit américano-israélo-iranien constitue non pas tant un conflit lointain du Golfe Persique qu’une extension d’un ordre géopolitique mondial déjà sujet à critiques au Sahel et en Afrique de l’Ouest… »

Précisant que la lecture des propos exprimés sur les réseaux sociaux « ne saurait être confondue avec la majorité des opinions publiques ouest africaines », les chercheurs de Timbuktu Institute estiment qu’elle émane « des dynamiques propres à des espaces numériques polarisés où les logiques d'algorithme et d'entre-soi tendent parfois à amplifier certains discours dominants au détriment des voix dissonantes ». A l’heure où les offensives informationnelles sont au cœur des préoccupations nationales, le rapport signale que « la circulation industrielle de fake news invite à traiter ces discours moins comme des sources factuelles que comme des indicateurs de certaines représentations collectives, qui sont réappropriées et réinterprétées au service d'un projet politico-idéologique ».

L’embarras des juntes de l’AES

Cependant, alors que les réseaux sociaux sont devenus l’un des « centres » privilégiés du débat politique, il faut noter l’embarras ou la discrétion des dirigeants des régimes du Sahel, et surtout ceux du Niger et du Burkina Faso, d’habitude très discoureurs sur l’état du monde. On peut comprendre cet embarras, à l’aune d’une contrainte initiale : leur alliance sans réserve avec la Russie dans sa guerre impérialiste contre l’Ukraine, au mépris du droit international. Difficile en effet, dans ces conditions, de condamner, en termes clairs et définitifs, la même atteinte au droit international commise à l’heure actuelle par la coalition israélo-américaine en Iran. Plus compliquée encore pour ces juntes militaires, la délicate combinaison de leur partenariat – économique, politique et sécuritaire – avec Téhéran, et la récente réactivation de leurs relations avec les Etats-Unis. Sans compter les nouveaux accords de coopération scellés avec les Emirats Arabes Unis ou le Qatar…. Face àcette vertigineuse équation diplomatique, le silence est devenu le meilleur refuge de ces pouvoirs de transition transmués en régimes perpétuels.

En attendant, sur les réseaux sociaux, les opinions se croisent, se heurtent, frôlant l’irrémédiable confrontation. Face à ceux qui dénoncent l’Occident, les diplomaties à géométrie variable et autres doubles standards, il y a les autres qui traduisent leur rejet des nouveaux totalitarismes sahéliens, par une adhésion sans nuance à la guerre menée par Donald Trump et son partenaire Benyamin Netanyahou. 

En s’investissant ainsi dans la « guerre des autres », les cyber-débatteurs s’improvisent experts en stratégie militaire, exégètes des intentions des belligérants. Parfois, le commentaire emprunte les voies de la divination, prophétisant l’issue de la guerre, à l’avantage de l’une ou l’autre partie, selon les affinités. A l’ère de toutes les contradictions, du confusionnisme triomphant et des biais cognitifs, les fake-news sont diffusés comme autant de réalités alternatives, dédiées aux différentes niches de « croyances » partagées… En conclusion, le rapport de Timbuktu Institute ne manque pas d’indiquer que « le conflit Iran-Israël-États-Unis a constitué dans une partie de l'espace numérique sahélien et ouest-africain non pas tant un objet d’information qu’un opérateur discursif, c’est-à-dire un événement extérieur mobilisé pour produire, consolider et diffuser un récit politique préexistant. » CQFD…

(1) Netnographie : Méthode d’analyse des situations par le biais des contenus Internet et des réseaux sociaux en prenant en compte toutes les considérations éthiques réfléchies selon les spécificités et les contextes des objets appréhendés.

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

Commentaires

Vous souhaitez pouvoir ajouter un commentaire à l'article Conflit au Moyen-Orient : L’archipel des opinions africaines , ou faire profiter de votre expérience avec les internautes, ajoutez votre commentaire il sera mis en ligne après validation par notre équipe

Indiquer votre commentaire
Indiquer votre nom
Indiquer votre prénom
Indiquer votre adresse email (utilisateur@domaine.com)

*Champs obligatoire
Conformément à la loi informatique, aux fichiers et aux libertés n°78-17 du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès et de rectification relatif à toutes informations vous concernant sur simple demande à notre adresse.

Votre commentaire a bien été prise en compte, notre équipe vous envoi un mail de confirmation une fois mis en ligne.

Votre commentaire est en attente de modération. Voir votre commentaire

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d'intérêts.