S'informer simplement
Publicité
Par Francis LALOUPO

CEDEAO – AES : Vers un contrat de cohabitation ?

Quelles seront les suites de la réunion qui s’est tenue en octobre dernier à Dakar, entre les délégations de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) ? Les deux entités parviendront-elles à initier un protocole de cohabitation apaisée et des règles de bon voisinage au sein d’un espace régional partagé ? 

Crédit Photo : DT
Crédit Photo : DT

A l’initiative du dirigeant sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, actuel président en exercice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), deux délégations ministérielles de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) et de la Cédéao se sont rencontrées le 17 octobre dernier à Dakar. Cette réunion, inédite, était symboliquement destinée à « restaurer le dialogue » entre les deux entités. A la tête des deux délégations, le ministre des Affaires étrangères du Sénégal, Cheikh Niang (pour la Cédéao), et son homologue du Burkina Faso, Karamoko Jean-Marie Traoré (pour l’AES). Si l’hypothèse d’un retour des trois pays de l’AES(Mali, Burkina Faso Niger) au sein de la Cédéao semble hors de propos, il s’agit d’inventer communément les mécanismes d’une cohabitation la plus harmonieuse possible, en évacuant les facteurs constitutifs d’un voisinage conflictuel. L’affaire s’annonce compliquée, à bien des égards…

Cette première prise de contact entre les deux délégations aura, pour l’essentiel, servi à jauger le climat, avant l’élaboration d’un protocole de cohabitation pacifique. Selon le burkinabé Karamoko Jean-Marie Traoré, il s’agissait d’«avoir un débat franc, sincère et objectif, en ayant comme curseur principal les intérêts des peuples de la Confédération AES et de l’espace CEDEAO ». Et le chef de la diplomatie sénégalaise, Cheikh Niang, de préciser que « cette rencontre sera suivie d’une série de réunions pour aboutir à un cadre de partenariat dans les domaines d’intérêt commun, selon une approche graduelle ». Aucune annonce décisive donc, à l’issue de l’événement. Juste un communiqué pour indiquer que « des groupes de travail seront constitués » en vue de produire la substance des prochaines étapes.

L’urgence des réponses juridiques et institutionnelles

Il faut donc comprendre que la Cédéao et l’AES viennent d’entamer un processus de négociations dont nul ne saurait encore prédire les véritables finalités. Concrètement, l’objectif des pourparlers de Dakar, qui se sont déroulés dans une relative discrétion, consistait à faire l’inventaire des attentes des deux parties, portant notamment sur la sauvegarde du principe de la libre circulation des personnes et des biens, la sécurisation des échanges commerciaux, ainsi quela coopération sécuritaire… Le tout, au nom des« liens historiques entre les populations ouest-africaines ». Sur le plan technique, si la libre circulation des personnes et des biens, garantie par la Cédéao, n’a pas été affectée par le retrait, intervenu en 2023, des trois pays associés de l’AES, aucun texte réglementaire n’en consigneactuellement les règles et les modalitésréciproques. Par conséquent, cet état de fait s’explique, pour l’heure, par une sorte d’agrémenttacite et informel, au nom de la continuité géographique, alors même que les deux entités ne sont plus liées par une charte de solidarité régionale. 

Néanmoins, la rupture institutionnelle entre Cédéao et AES complexifie la gestion des contrôles aux frontières, notamment en ce qui concerne les clauses d’assurances pour le transport des marchandises. Il est donc urgent de trouver des réponses aux zones grises juridiques et institutionnelles qui ont émergé dans la région depuis la crise en cours depuis trois ans. Également au centre de l’agenda d’une future coopération, le défi sécuritaire, exigeant l’instauration de systèmes de défense coordonnés ou mutualisés entre tous les pays d’Afrique de l’Ouest confrontés aux menaces du terrorisme transfrontalier. Dans ce registre, la gestion des flux de réfugiés partis des pays de l’AES vers ceux de l’espace Cédéao, devrait constituer l’un des points cruciaux des négociations annoncées. 

Les termes des contentieux 

Rappelons qu’à l’origine du conflit entre la Cédéao et l’AES, il y eut la volonté des trois régimes du Mali, du Burkina Faso et du Niger de s’affranchir des règles et principes partagés, depuis des décennies, par les Etats membres de la Cédéao, face aux situations de putschs militaires. La sortie de la Cédéao, décidée sans consultation référendaire par les juntes militaires de l’AES le 16 septembre 2023, aura permis à ces dernières de sanctuariser leurs pouvoirs, et d’en imposer la durabilité, en se défiant de toutes les obligations électorales. 

En guise de justification, les dirigeants de l’AES avaient alors accusé la Cédéao d’être inféodée aux « puissances impérialistes », et plus particulièrement à la France. Pour autant, les trois pays de l’AES ne se sont pas retirés de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’instance monétaire des pays francophones de la Cédéao… Depuis, les juntes de l’AES ont érigé en système de gouvernement les charges verbales hostiles à l’encontre de pays voisins de la Cédéao, désignés, par la propagande,comme des « sponsors du terrorisme » et des relais d’obscurs complots « impérialistes »… Au cours des trois dernières années, cette situation a produit son lot de blessures et de rancœurs aussi bien dans les cercles dirigeants ouest-africains qu’au sein des opinions publiques. Dans ce contexte, difficile d’évaluer la disposition des uns et des autres à évacuer ou dépasser ces contentieux inédits. Pour parvenir aux résultats escomptés, les acteurs du processus de dialogue amorcé à Dakar devront intégrer, dans leurs travaux, les termes de ces contentieux, ainsi que les facteurs d’incompatibilité, et s’atteler à leur résolution.

Un divorce… sans séparation de biens

Alors que la question d’une réunification entre les deux parties n’est pas à l’ordre du jour, le médiateur de la Cédéao, le guinéen Lansana Kouyate, a exhorté les participants à la réunion ministérielle de Dakar à « conjuguer rigueur et ouverture pour parvenir à des solutions durables ». Il est vrai qu’en plus de la mise en place de futures règles de bon voisinage, la démarche entreprise par les parties concernées se rapporte, aussi, à un règlement de conflit. Il s’agit,ici, de prendre acte d’un divorce… sans la séparation des biens et des peuples. Une équation d’autant plus singulière que la communauté des biens et des peuples fut le principal déterminant de la création de la Cédéao, il y a cinquante ans. 

L’on pourrait alors se demander si « la définition des contours de la future coopération entre la CEDEAO et l’AES » annoncée à la réunion de Dakar, n’aboutirait pas, techniquement, et en fin de compte, à l’architecture d’une Cédéao « nouvelle version », avec, en son sein ou à ses frontières, une enclave autonome dénommée AES. 

A présent, l’Union africaine (UA) invite les deux délégations réunies à Dakar le 17 octobre dernier, à « poursuivre le dialogue ». Peut-être aurait-on pu éviter l’épreuve à laquelle est aujourd’hui confrontée l’Afrique de l’Ouest, si l’activation des « mécanismes de prévention des conflits » de l’UA avait réussi à anticiper la survenue et l’ampleur de la crise. Une telle vigilance aurait assurément changé le cours de l’histoire… Et fait gagner un temps précieux à ces pays et leurs populations qui pouvaient se féliciter, depuis les années 90, de détenir, avec la Cédéao, l’outil d’intégration régionale le plus avancé du continent. 

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

Commentaires

Vous souhaitez pouvoir ajouter un commentaire à l'article CEDEAO – AES : Vers un contrat de cohabitation ?, ou faire profiter de votre expérience avec les internautes, ajoutez votre commentaire il sera mis en ligne après validation par notre équipe

Indiquer votre commentaire
Indiquer votre nom
Indiquer votre prénom
Indiquer votre adresse email (utilisateur@domaine.com)

*Champs obligatoire
Conformément à la loi informatique, aux fichiers et aux libertés n°78-17 du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès et de rectification relatif à toutes informations vous concernant sur simple demande à notre adresse.

Votre commentaire a bien été prise en compte, notre équipe vous envoi un mail de confirmation une fois mis en ligne.

Votre commentaire est en attente de modération. Voir votre commentaire

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d'intérêts.