Algérie – Mali : Réconciliation sous contrainte
Contre toute attente, les responsables maliens et algériens se sont retrouvés le 24 août dernier pour mettre un terme à deux ans de tensions diplomatiques. Une séquence de realpolitik… en attendant l’examen des causes de la querelle et les véritables moyens d’en sortir.
- Politique

Crédit Photo : DT
Ne jamais insulter l’avenir… La délégation malienne, conduite par le Premier ministre Abdoulaye Maïga, avait-elle en tête cette vérité initiatique en se rendant à Alger, le 24 août dernier, pour une cérémonie de réconciliation avec les dirigeants de ce pays voisin ? Comment ne pas se souvenir des saillies extraordinaires d’Abdoulaye Maïga, alors porte-parole du gouvernement malien, lors de la 79ème Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2024 ? Dans un invraisemblable discours, il avait alors accusé Alger de complicité avec les mouvements rebelles dans le Nord du Mali et qualifié le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, et le représentant permanent de l’Algérie auprès de l’Onu, Amar Bendjama, d’« énergumènes diplomatiques ». Désignant plus précisément ce dernier, il avait estimé que « son rôle d’estafette désorientée (sic) ne contribue guère à la promotion des relations de bon voisinage ». Le fébrile orateur malien avait signifié, sans le moindre souci de la nuance, que « pour chaque balle tirée contre nous, nous réagirons par réciprocité ». Puis, à la manière d’un harangueur de foule, prononcé cette formule conclusive devenue sa marque distinctive : « A bon entendeur, tant pis ! »
Convaincu des bénéfices – hypothétiques - d’une diplomatie de l’injure, Abdoulaye Maïga, devenu Premier ministre, a réitéré le même argumentaire, un an plus tard, lors d’une nouvelle session de l’Assemblée générale de l’Onu. Il avait de nouveau réservé ses diatribes à Alger, désigné, cette fois, de « champion de la promotion du terrorisme et exportateur de terroristes ». Cet épisode donnera lieu à un mémorable affrontement verbal entre le chef du gouvernement malien et le ministre algérien des Affaires étrangères. En arabe puis en français, ce dernier avait alors lancé que « les sommets de la bassesse, de la vulgarité et de la grossièreté atteints par ce faux poète, mais vrai putschiste, ne sont rien d'autre que logorrhée de soudard ». Qualifiant Abdoulaye Maïga de « soldat grossier voulant détourner l’attention de toutes ses défaillances », il avait estimé que « son bavardage de caniveau ne mérite que mépris et n'inspire que dégoût. »
Loin du siège de l’Onu, la charge d’Abdoulaye Maïga avait été relayée par le bruit et la fureur des propagandistes de la junte malienne qui, sur les réseaux, se sont employés à déverser des torrents de propos hostiles à l’encontre de l’Algérie. Les plus zélés n’hésitant pas à évoquer l’urgence d’une « guerre » contre ce pays, désigné comme un « proxy de l’Otan œuvrant à la déstabilisation du Sahel »…
Insoupçonnables retournements
Depuis près deux ans, la tension n’a cessé de monter entre les deux Etats, sur fond de rupture diplomatique et de crise sécuritaire aggravée au Mali. La querelle entre les deux voisins, partageant quelques 1 400 kilomètres de frontière, a accentué l’isolement du régime de Bamako, confronté aux offensives du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM) et des rebelles du Front de libération de l’Azawad (FLA). D’autant qu’il ne peut compter sur un soutien concret de ses deux alliés du Niger et du Burkina Faso. Il faut dire que, dans le même temps, le Niger a entrepris un rapprochement avec Alger, tandis que la junte burkinabè s’emploie à cultiver son allégeance immodérée envers Moscou, tout en soignant sa propagande, sans pour autant négliger, sur un mode capricieux, sa coopération avec… l’Union européenne. Autant dire qu’au sein de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), chacun agit en fonction de ses humeurs immédiates. Mis à part l’orchestration commune des invectives contre leurs voisins de la Cédéao, chaque membre de l’AES semble voir midi à sa porte.
Ainsi, après plusieurs mois d’anathèmes, d’accusations, de vaines menaces et autres excès verbaux envers l’Algérie, le Mali a accepté de rétablir les « liens d’amitié et de fraternité » avec son voisin. Ce 24 août, l’image était saisissante. Celle du Premier ministre Abdoulaye Maïga, exécutant le salut militaire en direction du président algérien, Abdelmadjid Tebboune, avant la poignée de mains… Ce fut ensuite au tour des autres visiteurs maliens – notamment l’impétueux ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop - de s’avancer vers leurs hôtes pour le rituel des amabilités. Faut-il s’étonner, au fond, de ce changement radical de climat, quand l’on sait que les relations entre Etats peuvent réserver les plus insoupçonnables retournements ? Reste toutefois, pour la junte malienne, à convaincre ses affidés de la pertinence de cette séquence de realpolitik qui perturbe le logiciel d’une propagande ayant présenté l’Algérie, depuis deux ans, comme une cible légitime d’une « guerre » que le Mali serait appelé à mener, au nom de sa « souveraineté ». Evacuées, ce 24 août, les tirades définitives d’Abdoulaye Maïga contre les autorités algériennes. A l’issue de la rencontre entre les deux parties, le Premier ministre malien, pourtant friand de superlatifs, a sobrement déclaré : « nos deux pays sontcondamnés à cheminer ensemble, condamnés à œuvrer dans le sens de la prospérité pour les deux peuples ». Et de saluer le début d’une nouvelle ère de coopération, sous le signe du bon voisinage, de la sécurité, du respect et de la prospérité…
Profits, amertumes et rancœurs
A qui profite ce processus de réconciliation ? Aux deux parties qui, l’une comme l’autre, ont tout intérêt à mettre en œuvre des protocoles de coopération pour une gestion efficiente du dossier sécuritaire. Par ailleurs, depuis plusieurs mois, la question se posait de savoir comment ces deux alliés de la Russie pouvaient indéfiniment entretenir une crise incompatible avec les intérêts stratégiques de Moscou dans la région. On se souvient qu’Alger, partenaire « historique » de la Russie, avait déclaré, dans un mouvement d’agacement, qu’elle ne saurait davantage tolérer la présence de mercenaires à ses frontières. Le propos visait alors les éléments du groupe Wagner déployés au Mali. Embarrassé par les tensions entre ses deux alliés, Moscou a multiplié depuis des mois des initiatives d’apaisement et de rapprochement entre ses deux partenaires africains. Dans la même logique, Alger a été fortement encouragé par Moscou de renforcer sa coopération avec les autres membres de l’AES, le Niger et le Burkina Faso. Une manière de garantir une continuité géographique de la diplomatie russe dans ce périmètre régional. L’Algérie espère aussi saisir cette opportunité pour contrer l’implication, au Sahel, des Emirats arabes unis (EAU), accusés de « comportements hostiles » à son endroit. Considérant la diplomatie d’influence d’Abu Dhabi comme attentatoire à leurs « intérêts économiques, sécuritaires et diplomatiques », les responsables algériens pourraient s’appuyer sur leur rapprochement consolidé avec le Mali pour exécuter cet agenda anti-EAU.
Reste à savoir jusqu’où irait Alger pour s’associer concrètement à Bamako dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme. Parmi les questions en suspens, celle des Accords d’Alger de 2015, réduits en cendres par les autorités militaires du Mali, et qui pourraient être symboliquement réactivés. Une telle initiative contribuerait, éventuellement, à restaurer une synergie d’actions entre les deux partenaires réconciliés, en vue de résoudre l’équation sécuritaire dans le Nord du Mali. A l’heure où la rébellion touareg du FLA semble avoir définitivement opté pour la voie des armes, des actions conjointes entre les deux pays relèvent de l’urgence.
Une cérémonie de réconciliation ne suffit pas à évacuer toutes les rancœurs et les amertumes d’une crise. D’autant que les véritables causes de la querelle, de même que les moyens pour en sortir, n’ont pas été explorées par les protagonistes. Pour l’heure, il serait hasardeux de parier sur la viabilité des résolutions - des bonnes intentions - énoncées le 24 avril à Alger. Alors que les futurs développements du processus engagé sont conditionnés aux évolutions des situations politiques et géopolitiques dans la région, l’émergence d’une « nouvelle ère » annoncée pour les relations entre Alger et Bamako reste suspendue à de cruciales interrogations.
Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
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