S'informer simplement
Publicité
Par Francis LALOUPO

Burkina Faso : L’escalade totalitaire

Après la dénonciation d’ennemis extérieurs, voici venu le temps de la fabrique de ceux de l’intérieur. Au cœur de cette étape, la nationalisation du religieux par le politique et la mise sous haute surveillance de la liberté de culte. Les aléas du « souverainisme », selon le capitaine Ibrahim Traoré…

Crédit Photo : DT
Crédit Photo : DT

C’est bien connu, les putschistes voient des ennemis partout. Et même quand ils n’en trouvent pas, ils eninventent, avec un mélange d’obstination etd’exaltation. A bien observer le capitaine Ibrahim Traoré, président de l’incertaine transition au Burkina Faso, on peut déceler dans son regard cette fièvre qui traduit une crainte obsessionnelle de se voir déposséder du pouvoir conquis par les armes. Membre de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), il s’est appliqué, bien plus que ses deux alliés du Niger et du Mali, à « conceptualiser » son œuvre de captation de l’Etat. Il a fait des réseaux sociaux son royaume où il peut, sans retenue, étaler ses œuvres fictives et sa fantasmagorie « révolutionnaire ». Entre narcissisme et vanité.

Le culte musulman, nouvel ennemi intérieur

Tout en se défiant de la consultation populaire et du verdict des urnes, le capitaine « IB » a décrété l’avènement de la « révolution progressiste populaire », socle et repère justificatif de toutes ses actions, y compris les plus condamnables. IB tout-puissant semble ne plus douter de l’éternité de son pouvoir, en déployant une véritable industrie de larépression, d’une ampleur inédite dans ce pays. Arrestations et détentions arbitraires, déportations illégales vers les théâtres de conflits, enlèvements, morts suspectes, harcèlements d’opposants, production d’apatrides (citoyens abusivement déchus de leur nationalité), liquidation des médias indépendants et de la liberté d’expression, instauration d’une milice numérique dénommée Bataillons d’intervention rapide de la communication (BIR-C)… Autant de délits érigés en système de gouvernement, avec la garantie de l’impunité. Toutesces formes de violences, allègrement instituées, participent de la marque de fabrique de la «révolution progressiste populaire ». Ici, au Burkina Faso du capitaine IB, aucune nuance n’est concevable. Dans cette manifestation extrême du parti unique, trempé dans une dictature militaire qui a sommé les citoyens de supprimer le mot « démocratie » de leurs lexique et mémoire, toute voix jugée dissidente est considérée comme l’ennemie de cette révolution personnelle. 

Lors d’une récente adresse à sa nation privatisée, ce 16 juillet, à Ouahigouya, le propos était clair. Aux ennemis de l’intérieur, y compris au sein même de l’armée, il a vertement signifié : « Il n’y a pas deux capitaines dans un bateau. Celui qui merde, je vais le mater sans état d’âme ». Ambiance « révolutionnaire »… Dans ce discours, Ibrahim Traoré, déterminé à lutter contre les adversaires réels ou supposés de son projet, a désigné un autre front de lutte : le culte musulman. Invitant les pratiquants de cette religion à la modération, il les a incités à dénoncer les « extrémistes » qui seraient des alliés du terrorisme. Tel une figure imposée du discours, il a accusé « l’impérialisme », cette force extérieure insaisissable dont l’objectif serait, selon lui, de « détruire le pays par la religion ». Dans le même élan, il a désigné les pays arabes qui accueillent des étudiants burkinabè comme de potentiels responsables de dérives extrémistes. A ce propos, l’orateur a gaillardement convoqué l’histoire, en affirmant que le monde musulman avait eu pour objectif d’« exterminer l’Afrique » en y pratiquant l’esclavage « pendant près de 1 000 ans ».

Plus que l’opium du peuple, comme on le disait naguère, les ennemis du peuple seraient donc tapis derrière les chaires des mosquées. En promettant les pires châtiments aux prêcheurs douteux, IB ne se contente plus de conforter son pouvoir. Il explique désormais à la population la meilleure manière de croire. Le pouvoir militaire serait désormais le seul habilité à définir la frontière entre la foi légitime et la parole suspecte. Derrière le discours quelque peu décousu, se niche l’intention du jeune néo-conducator de Ouagadougou : sous prétexte de prévenir les menaces sécuritaires, il dessine les contours d’un nouvel espace de son pouvoir.

Extension du domaine de la dictature

Depuis trois ans, le récit officiel burkinabè repose sur une architecture relativement simple : le pays serait engagé dans une guerre existentielle contre le terrorisme ; les ennemis ne seraient pas seulement armés mais également idéologiques ; la souveraineté nationale exigerait de rompre avec les anciennes « tutelles » étrangères, en particulier française ; enfin, toute critique interne risquerait de servir objectivement les intérêts des adversaires du Burkina Faso. Désormais, l'ennemi n'est plus seulement le terroriste qui attaque un village ou une caserne. Il devient aussi celui qui produit un discours jugé incompatible avec la vision officielle de la nation.Ainsi va le Burkina Faso de la junte putschiste : l’irrésistible extension du domaine de la dictature militaire.

Les tensions entre le pouvoir et les représentants duculte musulman avaient atteint un seuil critique fin avril. Les autorités de Ouagadougou avaient alors annoncé la fermeture de la grande mosquée de la capitale pour « troubles à l’ordre public », à la suite des manifestations de fidèles qui protestaient contre l’arrestation de l’imam Mohamad Ashaq Kindo. Peu de temps avant, cet imam avait dénoncé l’adoption d’un projet de loi destiné à encadrer l’exercice des libertés religieuses dans le pays. S’adressant aux autorités, l’influent prédicateur disait notamment : « Que chacun se méfie et s’abstienne de vouloir interdire les prières dans les lieux publics. Que tu sois chef ou homme fort, tu n’as ni la force ni la puissance de Dieu ». Depuis, la communauté musulmane n’a eu de cesse de réclamer la libération de l’imam « porté disparu »… 

Faut-il réellement s’étonner de voir un pouvoir soucieux de détenir le monopole de l’espace et de la parole publics, s’employer, à présent, à la fabrique d’un nouvel ennemi intérieur, après avoir, sans relâche, montré du doigt des ennemis extérieurs, sans jamais en apporter la preuve ? Au cours de cette année, ce pouvoir a ordonné la dissolution ou la suspension de centaines d’associations exerçant dans le pays et invariablement qualifiés d’« officines impérialistes ». Dans ce système, la religion, perçue comme une institution concurrente du pouvoir politique, est vouée, elle aussi, à se soumettre aux volontés discrétionnaires de ce dernier.

Le discours prononcé le 16 juillet dernier par le capitaine Ibrahim Traoré marque une nouvelle étapedans le parcours qu’il s’est assigné au sommet de l’Etat. Au-delà de ses habituelles digressionsponctuées de métaphrases hasardeuses prétendument « souverainistes », IB a choisi de placer la question religieuse au cœur de cette allocution. L’exercice n’est pas fortuit. Si les régimes militaires du Sahel se sont construits sur la promesse d'une reconquête de la « souveraineté contre les ingérences extérieures », il faut bien constater qu’en même temps que l’on assiste à l’ancrage de ces régimes, la notion de « souveraineté » tend à s'étendre à tous les domaines : diplomatie, économie, culture, mémoire, information, relations sociales... et désormais religion. 

C’est bien cette réalité que le capitaine IB met en œuvre avec son style distinctif : un mélange de brutalité, d’autocélébration, de mensonges éhontés, d’incantations propagandistes et de promessesmirifiques. A y regarder de près, la question qui taraude le chef de la junte burkinabè serait bien celle-ci : la liberté de croire est-elle soluble dans sa « révolution progressiste et populaire » ? Derrière la dénonciation des « extrémistes » présumés et le contrôle politique du champ religieux se dessine unphénomène encore plus profond : la nationalisation du culte par le politique. Un nouveau cap participant d’une totale captation des leviers du pouvoir d’Etat et de l’espace public. Une extravagante tentation de l’absolutisme.

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

Commentaires

Vous souhaitez pouvoir ajouter un commentaire à l'article Burkina Faso : L’escalade totalitaire, ou faire profiter de votre expérience avec les internautes, ajoutez votre commentaire il sera mis en ligne après validation par notre équipe

Indiquer votre commentaire
Indiquer votre nom
Indiquer votre prénom
Indiquer votre adresse email (utilisateur@domaine.com)

*Champs obligatoire
Conformément à la loi informatique, aux fichiers et aux libertés n°78-17 du 6 janvier 1978, vous disposez d'un droit d'accès et de rectification relatif à toutes informations vous concernant sur simple demande à notre adresse.

Votre commentaire a bien été prise en compte, notre équipe vous envoi un mail de confirmation une fois mis en ligne.

Votre commentaire est en attente de modération. Voir votre commentaire

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d'intérêts.