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Par Francis LALOUPO

Centrafrique : Wagnerland…

Des citoyens sommairement exécutés puis décapités par des éléments de Wagner. L’opposition et la société civile qui réclament, en pure perte, le retrait des mercenaires détenteurs d’un permis de tuer validé par le pouvoir centrafricain. Dernières nouvelles de la capitale de la terreur wagnérienne…

Credit Photo : AFP
Credit Photo : AFP

Ce 8 juillet, l’une des pires manifestations de l’horreur s’est invitée, une fois de plus, dans le quotidien des habitants de la République centrafricaine à travers des vidéos abondamment relayées sur les réseaux sociaux. La scène s’est déroulée à l’intérieur du pays au cours de cette première semaine de juillet. Pris dans un guet-apens tendu par des mercenaires de Wagner, des hommes ont été méthodiquement abattus, puis décapités. Séparées du reste des corps qui jonchent le sol, les têtes ont été posées et alignées sur un tapis à même lesol, à la manière d’une macabre exposition. Les hommes de Wagner sont assistés dans cette besogne par des « supplétifs » africains de différentes nationalités, surnommés « Russes noirs » par les Centrafricains… Les acteurs du massacre se sont appliqués à filmer la scène, en agrémentant l’exercice de leurs bruyants commentaires. Sur les vidéos, l’on peut entendre distinctement le chef de la miliceWagner énoncer les termes de l’horreur : « Vous ne voulez pas la paix ? C’est maintenant. Égorgez chaque personne ! » Insupportable exhibition de l’abomination, les images ne manquent pas de rappeler les pires œuvres de groupes djihadistes dont la réputation fut, au cours des dernières années, alimentée et soutenue par la mise en scène des cruautés infligées à leurs otages.  

Banalisation du spectacle du pire

Victimes de ce sinistre cérémonial, des hommes appartenant à l’un des nombreux groupes armésprésents sur le territoire. Ces combattants illégaux se sont rendus en ce lieu dans le but de participer à une opération officielle de désarmement, préemptée par les Wagner. Ces derniers ont donc transformé l’accueil des volontaires au désarmement en une séance de décapitation, à la manière d’un jubilatoire défi à la raison. Autres victimes de ce piège fatal, quelques civils, notamment un chef de village, venus assister à ce qui était présenté comme l’exécution d’un programme de désarmement. Si les images ont suscité l’effroi au sein de la population, l’on ne compte plus en Centrafrique les exactions commises à maints endroits par les Wagner, détenteurs d’un permis de tuer, cautionné par le pouvoir centrafricain.

L’on s’est habitué, depuis les années 90, à qualifier la Centrafrique de non-Etat, d’Etat-néant, et même d’un « pays qui n’existait pas », selon le titre de l’édifiant ouvrage de Jean-Pierre Tuquoi paru en 2017 aux éditions la Découverte. Après les épisodes d’instabilité politique, de mutineries avortées ou réussies, de coups d’Etat, la République centrafricaine est devenue une vaste zone grise, cogérée par un improbable pouvoir central circonscrit dans le périmètre de la capitale, et une noria de groupes armés dont l’ancrage n’a jamais pu être endigué par l’armée nationale et les concours de partenaires extérieurs. Dans ce contexte, la Minusca(Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique) devient, au fil des ans, une aberration conjoncturelle. Essayant, en vain, de trouver un sens à l’irrépressible banalisation des brutalités extrêmes dans le quotidien des habitants. La présence des agents du Groupe Wagner, au nom de la coopération bilatérale avec Moscou, s’est révélée comme un facteur d’amplification, aux allures insensées, d’une violence endémique. La communauté régionale et internationale semble s’habituer à cet état de fait, sans y prendre garde, et sans plus se soucier d’un pays qui n’a cessé de s’écarter du concert des nations,et où le spectacle du pire est devenu l’ordinaire de ses habitants.

Une forme inédite de l’ordre colonial

Les mercenaires de Wagner ont durablement pris leurs quartiers en Centrafrique. Ils y ont élu domicile en donnant libre cours à leurs débordements à l’encontre des habitants, tout en jouissant du privilège d’exploiter les ressources minières, réputées aussi variées qu’abondantes. En même temps que les organisations de défense des droits humains alertentl’opinion internationale sur les crimes commis par ces mercenaires, ces derniers savent pouvoir compter sur le pacte conclu entre eux et le pouvoir centrafricain, sous l’égide du chef de l’Etat, Faustin-Archange Touadéra. Agissant comme une structuregouvernementale parallèle, l’équipe Wagner en résidence permanente en Centrafrique exerce soncontrôle sur l’armée, la police, le système judiciaire, les services du Renseignement, ainsi que sur la gestion des flux de passagers à l’aéroport de Bangui. Son intrusion dans tous les secteurs de la vie nationale est à la source de plusieurs disparitions suspectes, d’actes de tortures, de manœuvres de harcèlement, de crimes sans auteurs et sans procès…L’on entend souvent dire que sur ce territoire, les pouvoirs de Wagner supplantent ceux des membres du gouvernement. 

Ici, en Centrafrique, Wagner n’a pas été rebaptisé « Africa Corps », sa version « nationalisée » depuis la mort de son fondateur Evgueni Viktorovitch Prigojine, en août 2023. Ici, les mercenaires russes tiennent à conserver la marque originelle, tel un signe de fidélité à leur chef disparu. Dans ce pays où leursprérogatives apparaissent aussi énigmatiques que mortifères, l’on a érigé une statue à la gloire de Prigojine, dont l’anniversaire de naissance est célébré chaque année par des soldats centrafricains aux côtés de leurs « partenaires » wagnériens. Ici, l’on assiste, avec une visible sidération, à l’émergence d’une forme inédite de l’ordre colonial…  

Après l’effroyable découverte, le 8 juillet dernier, des vidéos de l’horreur, l’opposition politique et la société civile ont, une fois encore, réclamé le départ du contingent wagnérien, et la fin de l’impunité. Mais, les autorités ont opposé un silence coutumier à la demande des Centrafricains tétanisés par les affres de cette coopération avec la Russie incarnée par une entité paramilitaire qui a fait de la terreur un mode de cohabitation avec les habitants.

Il y a quatre ans, lors d’une réunion du Président Faustin-Archange Touadéra avec quelques ministres, l’un des participants s’était inquiété des effets potentiellement dévastateurs du comportement des hommes de Wagner au sein de l’opinion. Le dirigeant centrafricain qui s’apprêtait alors à modifier la Constitution pour briguer frauduleusement un troisième mandat, avait alors répondu : « Nous avons besoin des Russes. C’est grâce à eux que nous gardons le pouvoir ». Garder le pouvoir à tout prix, quitte à faire de la Centrafrique une capitale de la terreur extrême, et un territoire à la dérive, entre nulle part et au-revoir… 

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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