Guerre au Moyen-Orient : L’embarras du droit
Offensive israélo-américaine contre l’Iran, risque d’embrasement du Moyen-Orient, cynisme russe, alertes africaines, érosion du droit international… Un « monde nouveau » de tous les dangers…
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Crédit Photo : DT
L’attaque conjointe israélo-américaine contre l’Iran, depuis le 28 février, a fait basculer le monde dans la zone des incertitudes et des périls. L’ensemble du monde se trouveconcerné par les répercussions – économiques, politiques, sécuritaires – d’une guerre de tous les dangers. Dans ce contexte anxiogène, l’on pourrait volontiers décerner la palme de l’humour (involontaire) au dirigeant russe Vladimir Poutine. Plusieurs heures après les premières frappes sur Téhéran, ayant notamment entraîné la mort du guide suprême Ali Khamenei, Poutine a adressé une lettre au président iranien Massoud Pezeshkian pour lui présenter ses condoléances, considérant que l’assassinat d’Ali Khamenei constitue « une violation cynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international. » Dire que l’offensive israëlo-américaine bafoue le droit international revient à affirmer qu’il fait jour à midi. Toutefois, le propos est proprement sidérant, venant d’un Poutine qui piétine allègrement le droit international et revisite l’ordre mondial au gré de ses intérêts depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Prononcés par cet homme, ces mots, frappés du sceau de l’imposture, en rajoutent aux malheurs du monde. Avec un cynisme consommé, l’homme fort du Kremlin dénonce le coup porté au droit international, sans craindre d’être rappelé à sa propre vérité : son appartenance au très sélectif club des fossoyeurs de ce droit international. Mais, au fond, faut-il réellement s’étonner d’entendre un grand ordonnateur de la réalité alternativeinvoquer ainsi le droit international qu’il a, depuis 2022 en Ukraine, relégué au rang des conventions périmées et préjudiciables à ses rêves d’empire ?
Troublante complicité Trump - Poutine
Cependant, dans son élan compassionnel envers l’Iran – l’un de ses « partenaires stratégiques » dans la guerre contre l’Ukraine – Vladimir Poutine se sera contenté d’un service minimum, se gardant bien d’émettre une franche critique à l’encontre de Donald Trump. Cette forme de retenue de la part de la Russie avait déjà été soulignée après le kidnapping, par des forces spéciales américaines en janvier dernier, de l’allié vénézuélien du Kremlin, Nicolas Maduro. Il faut dire que Poutine et Trump sont parvenus à échafauder une alliance inattendue dans l’écheveau des relations internationales. Au regard de cette nouvelle donne, l’on pourrait imaginer les plus funestes deals entre les deux puissances naguère opposées, et aujourd’hui complices dans leur volonté de déployer une logique de force, dans ce qu’ils estiment être leurs aires d’influence respectives. Y compris, au mépris du droit international. A cet égard, Poutine est assuré du soutien implicite de la Maison Blanche dans sa guerre de prédation contre l’Ukraine… D’ailleurs, cette troublante complicité ne saurait être remise en cause par le soutien de principe que Moscou dispense actuellement à l’Iran dans sa riposte à l’agression israélo-américaine.
Quoi que l’on puisse penser du régime iranien, l’une des plus grandes menaces en ce 21esiècle serait de s’habituer à un monde où certaines puissances décident de défaire un Etat souverain au moyen des armes, sur la base de leur seule appréciation, sans le moindre mandat de l’Onu, et sans aucune délégation internationale. Au moment où le risque d’embrasement du Moyen-Orient ne relève plus de la simple hypothèse, les déclarations de Donald Trump et de Benyamin Netanyahouselon lesquelles la guerre qu’ils ont décidé de déclencher serait destinée à « rendre le monde plus sûr », sonnent comme une insupportable agression à l’intelligence collective. Oui, en menant contre l’Iran une campagne militaire discrétionnaire, et sans objectif déchiffrable, les Etats-Unis et Israël ont agi, et continuent de le faire, en dehors du droit international. L’horreur serait de s’y habituer, de s’y résigner, et d’accepter que la transgression se transforme en norme. Parmi les voix qui se sont élevées en Amérique pour alerter l’opinion, celle du sénateur Ed Markey qui, à l’issue d’une réunion d'information confidentielle sur l'Iran, a lancé à la presse ce 4 mars : « Cette réunion n'a fait que confirmer ce que nous savions déjà : Donald Trump mène une guerre illégale et n'a aucun plan pour y mettre fin ».
Catalepsie diplomatique
Faut-il alors s’étonner du fait que les « moins puissants » soient devenus les principaux défenseurs du droit international, garant du droit des plus faibles, régulateur des pulsions prédatrices et des tentations dominatrices ? Tétanisée peut-être par l’actuel désordre du monde, l’Union africaine tient à rappeler son attachement à ce droit international, tout en estimant que l’escalade redoutée au Moyen-Orient, « risque d'aggraver l'instabilité mondiale ». Cette position transcende lesintérêts spécifiques des pays africains engagés dans des accords de coopération avec différents Etats impliqués dans cette nouvelle guerre.
Par-delà les prévisibles impacts – économiques, notamment - de ce conflit sur le continent, El Hadji Amadou Niang (ancien ambassadeur du Sénégal, ancien fonctionnaire Oua et Onu), écrit sur le site Seneplus : « Au-delà de l’économie, c’est le respect du droit international qui se trouve en jeu. Le recours à la force, hors d’un cadre validé par le Conseil de sécurité des Nations unies, pourrait fragiliser l’ordre mondial et les principes qui régissent les relations entre États. Pour l’Afrique, attachée au multilatéralisme et à la primauté des normes internationales, cette dérive constitue une inquiétude profonde. La logique de puissance pourrait primer sur la justice, et les plus vulnérables risqueraient d’en être les premières victimes… » Selon le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, « l’Afrique est devenue le bastion du multilatéralisme ». Mais, cette voix africaine est, pour l’heure, inaudible dans le chaos orchestré par ceux qui tentent aujourd’hui de faire de l’expression de la force un protocole universel de coexistence entre les nations. Pourtant, le début du siècle nous a déjà suffisamment renseignés sur les limites de la « puissance ». Pour comprendre que ce n’est pas parce que la force gagne une guerre qu’elle a eu raison de la faire. La Guerre du Golfe de 2003 et ses prolongements en ont été une parfaite démonstration.
Les choses ont pris un sens mauvais au cours des dernières années. Dénigrement systématique de l’Onu, rejet de la justice internationale, contemption des acquis démocratiques, déconsidération des droits humains, promotion de l’illibéralisme, validation des pouvoirs illégaux et inconstitutionnels, banalisation des thèses extrémistes et des courants fascistoïdes… Toutes choses ayant insidieusement contribué à l’érosion du fragile, mais salutaire, édifice d’un droit international, en tant que valeur fondamentale partagée dans le concert des nations. Dans ce monde qui s’annonce, la puissance des uns ne garantit plus la protection des plus fragiles. Face à ce « monde nouveau », ses promoteurs et autres apprentis sorciers, une scène internationale prise de court, en état de catalepsie diplomatique. Faut-il s’y habituer, s’y résigner ? Pour un début de réponse, peut-être faudrait-il convoquer, en cestemps singuliers, les mots anciens de l’écrivain Charles Bay, tel un avertissement : « Un monde, si nouveau soit-il, ne peut s'organiser dans le désordre. Vous ne bâtirez là-dessus qu'un désordre encore plus grand »...
Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
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