Burkina Faso : Le goût de la dissolution
Après la dissolution des partis politiques, celle d’une centaine d’associations renseigne, un peu plus encore, sur le projet d’un pouvoir absolu, au nom d’une « révolution » prônée par un régime sans élection. Le monde selon le capitaine IB…
- Politique

Credit Photo : AFP
Le 15 avril dernier au Burkina Faso, c’est leministère de l’Administration territoriale et de la Mobilité qui a été chargé d’annoncer la dissolution de 118 organisations non gouvernementales (ONG) et autres associations, dont les activités sont dorénavant interdites sur le territoire. Les autorités de la junte au pouvoir ont cru juste et bon de préciser que cette décision était « conforme aux dispositions légales en vigueur ». Oubliant, manifestement, qu’une telle mesureest « en contradiction avec la constitution du Burkina Faso », comme l’a souligné, à toutes fin utiles, Ousmane Diallo, chercheur principal d’Amnesty pour la région du Sahel. Mais, on le sait, les acteurs des coups d’Etat « nouvelle génération » du Sahel ne reculent devant aucune contradiction pour conforter leurs desseins… Si la dissolution des associations a suscité de nombreuses réactions au sein des opinions, elle intervient après plusieurs autres, tout aussi significatives du système que s’applique à implanter la junte burkinabé, sous la direction du frénétique et prolixe capitaine Ibrahim Traoré, dit « IB ».
« Dissolution » officielle de la démocratie
Il faut bien le reconnaître : la dissolution est devenue l’exercice favori et la marque de fabrique de ce régime, à l’instar de ses alliés du Niger et du Mali. Depuis le coup d’Etat en 2022, cet exercice a été exécuté, avec une régularité et une délectation remarquées. La dissolution des ONG et associations s’inscrit dans la catégorie des actes spectaculaires du régime, tout comme celle, en février dernier, des partis politiques, dissous après avoir été « suspendus ». Dans la catégorie des dissolutions symboliques, et néanmoins révélatrices du contexte politique, celle de la liberté d’expression, assortie de la répression de journalistes jugés déviants. Dissolution de la liberté syndicale, de la liberté de réunion des organisations de la société civile ; dissolutiondes dispositions administratives autorisant la création des organisations de défense des droits humains… Ibrahim Traoré, qui ne dédaigne pas la théâtralisation de ses déclarations et leurs retentissements sur les réseaux sociaux, a, début avril, soigné la mise en scène de la dissolution officielle de la démocratie, en invitant ses concitoyens, voire l’Afrique tout entière (!), à « oublier » ce concept, porteur, selon lui, de toutes les calamités.
Bien évidemment, le chef de la junte, qui a dissous toute forme de calendrier électoral, n’a pas jugé utile de consulter l’ensemble de ses concitoyens, avant de proclamer ce rejet de tout processus démocratique. Combien sont-ils, les burkinabés qui renoncent au respect des libertés fondamentales, réclament toujours plus d’autoritarisme, de culte de personnalité, d’exclusion et de violences politiques ? Sous les cieux du Burkina Faso, IB confirme à nouveau la différence entre dictature etdémocratie : l’une est décrétée par un homme entouré de son clan, et l’autre émane d’une aspiration collective, exprimée par un peuple qui en fait son patrimoine…
Avec le capitaine-président, l’art de la dissolution est érigé en modèle de gouvernement. Faire le vide, en débarrassant le Burkina Faso de toutes les voix indépendantes et susceptibles de « concurrencer » un pouvoir qui se rêve absolu : tel est le crédo de cette junte. Dissoudre toutes les entités qui empêchent la néo-dictature militaire de prospérer : un jeu de massacre méthodiquement exécuté, avec une visiblejubilation, par le capitaine IB, promoteur d’une « révolution progressiste et populaire ». Une « révolution » qui, en plus de promettre la félicité à ses adhérents burkinabè, prétend « sauver » l’Afrique, qui n’en demande pastant. En tout cas, cette révolution est destinée à garantir à ses tenants la conservation du pouvoir d’Etat, au-delà de tout soupçon, et au mépris de tout mandat électoral.
Retour aux tyrannies périmées
On le sait, Ibrahim Traoré a fait des réseaux sociaux l’espace privilégié de la promotion de ses actions, à grand renfort d’images produites par l’intelligence artificielle. Il peut compter sur ses fidèles, juchés sur les miradors numériques, pour faire l’exégèse de ses paroles et transformer ses actions, réelles et virtuelles, en vérités suprêmes. Il peut y compter, afin que soient repris et répétés, les éléments de langage qui tissent la trame de la propagande. Pour les troupes du régime militaire de Ouagadougou, la dissolution des associations est présentée comme un acte salutaire, fortifiant la « lutte pour la souveraineté ». Et, bien que les ONG dissoutes soient exclusivement administrées par des burkinabè, elles sont considérées, dans le narratif officiel, comme des nids d’espions, des « agents de l’étranger aux agendas cachés ». Dans cette nouvelle galaxie des disciples de l’improbable « révolution populaire et progressiste », la politique se confond avec le culte mystique. Et pour convaincre les disciples, les officiers du régime prétendument révolutionnaire ont su, très tôt, élaborer la structure de leur système de communication, incarné par Ibrahim Traoré. Une communication faite de dénonciations d’ennemis imaginaires, de délire de persécution, de mensonges grossiers et décomplexés, de violences politiques assumées, de stratégies propagandistes trempées dans le misérabilisme victimaire…Le protocole complet d’une dictature ordinaire…
On vit une époque formidable où de jeunes africains, n’ayant pas connu les morsures des dictatures d’autrefois, portent au pinacle un pourfendeur de la démocratie qui a fait de la liquidation des libertés fondamentales un projet politique. Pour les fidèles d’IB, le retour aux tyrannies périmées redevient une promesse « révolutionnaire ». A quel point peuvent-ils ignorer les dévastations occasionnées en Afrique, pendant des décennies, par les faux prophètes des matins radieux, acteurs de mémorables escroqueries politiques qui ont hypothéqué le sort de générations entières ? Réagissant à l’actualité burkinabé, Alioune Tine, fondateur du thinktank Afrikajom Center a écrit : « Un régime dont le carburant est la propagande politique tous azimuts au service de IB, après avoir dissous les partis politiques, vient de dissoudre les organisations de la société civile. On a l'impression de revivre le règne de Idi Amine Dada. » Comme beaucoup de gens de sa génération, Alioune Tine avait cru ces pratiques révolues. C’était sans prévoir les sinistres bégaiements de l’Histoire.
Quelles seront les prochaines cibles des « dissolutions » au Burkina Faso ? Depuis l’installation de cette junte aux commandes de l’Etat, la liste des dissolutions, des suspensionset des interdictions n’a cessé de s’allonger. Dans le même temps, celle des victimes du terrorisme est devenue insoutenable. Alors que le pouvoir militaire avait promis de restaurer en six mois la sécurité sur l’ensemble du territoire, il s’est montré plus apte à supprimer les organisations humanitaires qu’à dissoudre les groupes djihadistes. Plus prompt à détruire les composantes de la société civile qu’à produire des solutions pour le bien-être de la collectivité nationale, un tel système devrait prendre garde à ne pas entreprendre, à terme, la dissolution de ses actuels laudateurs.
Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
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