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Par Francis Laloupo

Madagascar : Sous le signe de la Russie

Livraisons massives d’équipements et de dispositifs militaires par la Russie, opérations médiatiques de « russification » de Madagascar, importation des pratiques électorales de Moscou, marginalisation et répression du mouvement de la Gen Z… Huit mois après le putsch du colonel Michaël Randrianirina, le « gouvernement de la refondation » déploie son projet avec l’aval du partenaire russe. A quelles fins ? 

Credit Photo : DT
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Avec une remarquable tranquillité, la Russie étend ses quartiers à Madagascar. Au nom des accords discrètement conclus avec la junte qui s’est opportunément portée au pouvoir en octobre 2025, suite aux manifestations d’une jeunesse aux mille frustrations. Après la fuite vers l’exil du dirigeant déchu, Andry Rajoelina, le colonel Michaël Randrianirina autopromu « président de la refondation » s’est présenté comme l’artisan de la rupture avec les pratiques décriées des régimes précédents, en promettant les réponses attendues à une considérable demande sociale. Ayant choisi d’incarner une « diplomatie de l’équilibre », il s’est rendu successivement auprès de ses homologues à Moscou, puis à Paris en février dernier, dans le cadre d’une « visite de travail ».  Mais, manifestement, la fameuse diplomatie de l’équilibre n’a pas résisté à l’offensive de la Russie qui, depuis 2018, n’a cessé de pousser ses pions sur l’échiquier de la politique malgache. Une entreprise de pénétration graduelle, au moyen notamment de campagnes informationnelles calibrées, diffusées à bas bruit. Une stratégie d’influence médiatique déjà déployée sous d’autres cieux en Afrique, et destinée à servir son agendaexclusif sur la Grande Île.

Association d’intérêts et relents coloniaux

Depuis février 2026, la « coopération » entre les deux partenaires russe et malgache a connu une étourdissante accélération. Au cours du premier trimestre de cette année, Madagascar aura été gratifié de livraisons spectaculaires d’équipements militaires. Hélicoptères de combats, fusils d’assaut, munitions, chars, camions, tenues de combat… Également fourni par Moscou, l’immanquable contingent d’« instructeurs » d’Africa Corps, la version nationalisée de la milice Wagner… De quoi s’interroger sur les tenants et aboutissants de cette coopération essentiellement basée sur le motif militaire. Comment expliquer cette débauche d’équipements et dispositifs militaires, alors même que le pays n’est exposé à aucune menace majeure – intérieure ou extérieure – signalée ?

Si Madagascar constitue un nouveau débouché pour les services « sécuritaires » de Moscou, avec la bienveillance de la junte au pouvoir, la démonstration du soutien militaire russe apparaît comme un moyen de « sécuriser » le pouvoir de transition, davantage que d’apporter un concours pertinent aux besoins sécuritaires de la population malgache. Cette forme d’« assistance sécuritaire » destinée à conforter le périmètre d’un régime issu d’un putsch relève, dans les temps actuels, d’une marque de fabrique de Moscou. Le même schéma est en vigueur, depuis quelques années, en République Centrafricaine, au Mali ou au Burkina Faso. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’on pourrait dès à présent s’interroger sur les desseins du « gouvernement de la refondation », et notamment sur sa volonté à respecter le délai d’une transition qui devrait expirer à la fin de l’année prochaine. L’on sait désormais la suspecte compatibilité entre la coopération russe et la tentation des auteurs d’un putsch à le convertir en un séjour sans limite de durée au sommet d’un Etat.

Madagascar est-il en passe de s’enfermer dans une alliance exclusive avec Moscou ? En tout cas, ce dernier ne dissimule pas son projet de faire de la Grande Île une place forte, ou un point d’appui privilégié de sa stratégie d’influence en Afrique. Cependant, reste à savoir le sentiment de la population malgache, davantage préoccupée par des urgences socio-économiques que par une accumulation de matériels de guerre dans le pays, oules plans géostratégiques de la Russie. 

Afin d’associer la population au nouveau pacte russo-malgache, la junte et son partenaire ont multiplié, au cours des derniers mois, des initiatives en divers domaines, hors du seul cadre sécuritaire. Parmi ces actions, des programmes « culturels » diffusés par la radio nationale. A titre d’exemple, l’émissionhebdomadaire « Russamada » présentée comme un « espace d’apprentissage culturel et de partage d’expérience entre Madagascar et la Russie ». 

Dans ce contexte, une délégation de la Commission électorale indépendante (CENI) s’est rendue à Moscou à la mi-mai, à l’initiative du président de la refondation, Michaël Randrianirina. Objet de ce séjour : un séminaire de formation sur le thème « Les jeunes et le vote ». Le formateur désigné étant la Commission électorale russe, les apprenants malgaches ont certainement bénéficié de la précieuse expérience de cet organisme, s’agissant de l’organisation des élections non pluralistes, et de la privatisation des processus électoraux par les pouvoirs en place... La junte malgache s’emploie à verrouiller l’espace politique en sa faveur au moyen d’un jumelage frénétique de son pays avec la Russie. En quelques mois, le gouvernement dit de larefondation aura transformé la coopération avec la Russie en une association d’intérêts aux relents coloniaux. Un format partenarial garanti par un consentement mutuel entre les autorités d’Antananarivo et Moscou, au mépris de toute consultation populaire. A ce train, cette junte qui se prépare à se maintenir au pouvoir indéfiniment pourrait bientôt rebaptiser l’île. Avec une dénomination d’inspiration russe.

« La révolution trahie » de la Gen Z

Dans cet étrange climat, que sont devenus les révoltés de la Gen Z ? Ceux-là mêmes qui ont ouvert la voie à la prise du pouvoir par le colonel Michaël Randrianirina et ses amis en treillis ? Ces jeunes manifestants dont la détermination portait la promesse du changement au profit de tous ? Définitivement écartés de toutes les décisions relatives à la transition, ils sont à présent traqués par les forces de sécurité. Après s’être hissée au sommet de l’Etat, la junte a choisi de se passer des révoltés de la Gen Z, qui étaient pourtant les seuls en mesure deconférer une certaine forme de « légitimité » à ce régime d’exception. 

Les arrestations de ces jeunes manifestants se sont multipliées au cours des dernières semaines. Face à cette situation, une soixantaine d’organisations de la société civile a dénoncé en avril dernier dans un communiqué « un recul important des engagements pris en faveur des droits civils et politiques, et unusage de plus en plus fréquent du chef d’accusation d’atteinte à la sûreté de l’État ».

Début mai, la Cour constitutionnelle a été saisied’une demande de destitution du colonel Michael Randrianirina. Ce dernier a été accusé par un députéd’Antananarivo, Antoine Rajerison, de « violations graves et répétées » de la Constitution, d’arrestations et de détention arbitraires de militants de la Gen Z. La Cour constitutionnelle a rejeté, ce 28 mai, cette demande de destitution du « président de la refondation ». La peur règne dans les cercles de la Gen Z. L’amertume aussi. « Nous leur avons donné le pouvoir et ils nous ont trahis », confiait en avril dernier l’un des animateurs du mouvement. Les hommes en treillis et leurs collaborateurs n’ont pas tardé à dévorer les jeunes acteurs d’une révolution inaboutie. Une question se pose, au regard du comportement politique et des orientations diplomatiques des nouvelles autorités : et si le mouvement de la Gen Z qui a favorisé la chute du pouvoir de Rajoelina avait été, sans y prendre garde, l’instrument d’un projet hors de son contrôle ? Un projet dont il se trouve aujourd’hui violemment exclu.

Pour la junte, seul compte désormais l’aval de Moscou pour conduire un projet aux destinations suspectes. Début septembre 2023, lors d’une rencontre à Antananarivo avec le président renversé Andry Rajoelina, celui- ci m’avait fait part de sa vive inquiétude vis-à-vis des ingérences croissantes d’agents de la Russie dans la vie politique de son pays. Devenu lui-même l’incarnation d’un système de plus en plus contesté, il n’a pas su produire les réponses idoines aux multiples et récurrentes attentesd’une population imprudemment délaissée. Résultat : à Madagascar aussi, la Russie a choisi de tirer le meilleur profit possible d’un système politique failli,un espace socio-économique déprimé, et l’émergence d’une autocratie d’essence militaire. Un air de déjà-vu. 

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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