Mali / Sahel : Catastrophe annoncée
Face à l’offensive des djihadistes du JNIM et des indépendantistes du FLA au Mali, l’urgence d’une vigilance commune de l’ensemble des Etats d’Afrique de l’Ouestpour résoudre l’équation sécuritaire.
- Sécurité

Credit Photo : PRM
Au cours des journées du 25 et 26 avril, le Mali a subi une offensive inédite de deuxgroupes armés non étatiques. Une attaque simultanée et coordonnée contre plusieurs localités du pays, perpétrée par les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM / JNIM) et les rebellesindépendantistes du Front de libération de l'Azawad (FLA). Les deux entités ont conclu une alliance tactique et stratégique, avec des buts spécifiques. La démonstration de force de ces mouvements face à un Etat impréparé à un tel schéma d’agression, a permis au FLA de récupérer la ville de Kidal, faisant de cette « victoire » symbolique un moment politique majeur. En reprenant le contrôle de cette localité, les rebelles touaregs du FLA ont, sur la base d’un « accord » aux contours indéfinis, contraint les éléments russes de l'Africa Corps– ex Wagner - à se retirer de Kidal. Une cuisante démonstration de la déroute de ces alliés de l’armée malienne qui, en novembre 2023, avaient hissé le drapeau de la société Wagner au centre de Kidal, afin d’imposer leursignature dans cette séquence. Ce 26 avril, les images du retrait des soldats russes de cette ville marquaient lourdement les limites et peut-être l’épilogue de la coopération sécuritaire entre la junte malienne et le Kremlin. Tragiques images d’une alliance hypothétique, sulfureuse et particulièrement infructueuse pour la collectivité malienne.
La mère de toutes les solutions
Quelques jours avant ces évènements, le 18 avril, une rencontre internationale a eu lieu à Lomé, sur « une nouvelle stratégie pour le Sahel en crise », à l’initiative du régime togolais. Dans un format exceptionnel, des représentants de la Cédéao et de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) se sont retrouvés, en même temps que ceux de l’Union européenne, l’Union africaine, l’Onu, la France, la Russie… Au cœur de cette rencontre, l’urgence d’un renforcement de la coopération régionale, afin de produire « une synergie d’actions pour lutter efficacement contre le terrorisme ». De quoi a-t-on parlé au cours de cette réunion dite « de haut niveau » ? Les discours des uns et des autres se sont succédé sans vraiment jamais se rencontrer. En réponse à l’énoncé des bonnes intentions de la Cédéao envers les populations de l’AES, les discours vindicatifs et les conjurations rancunières des représentants de l’AES. Ces derniers se montrant convaincus en toutes choses de leur bon droit contre celui des autres pays de la région…
Cette réunion aura été, une fois encore, l’occasion pour les orateurs de l’AES de formuler des accusations infondées contre certains pays voisins, accusés de « sponsoriser le terrorisme » et de fomenter les pires complots contre leurs territoires. Tout ceci a semblé bien dérisoire face aux urgences del’équation sécuritaire exigeant la vigilance collective de tous les Etats de la région. La rencontre « de haut niveau » a accouché de communiqués satisfaits, sans la moindre ébauche d’un plan d’urgence d’action commune, permettant de contrer l’irrésistible montée en puissance des Groupes armés terroristes (GAT) en Afrique de l’Ouest, et plus singulièrement dans les pays de l’AES.
Une semaine plus tard, la démonstration de force conjointe du JNIM et du FLA sur le sol malien apparaît comme une douloureuse réplique à la réunion de Lomé. Comme pour attester de la prévalence de l’agenda des groupes armés sur celui des Etats. Comme pour souligner aussi le décalage entre les errements politiques en cours dans la région et la progression du projet de l’extrémisme violent. Ce projet ne procède plus de la contingence et de l’événement. Il relève d’une logique politique. Question cruciale : sachant que la réponse militaire, à elle seule, ne suffit pas à enrayer le phénomène du terrorisme, les Etats ouest-africains sont-ils en mesure de produire, collectivement, ici et maintenant, des actes politiques forts, face aux entités violentes qui savent tirer le meilleur profit des failles et faiblesses visibles de leurs cibles ? La réponse à cette question aurait dû provenir de la rencontre de Lomé. En ce qui concerne précisément les pays de l’AES, l’acte politique fort et déterminant, c’est-à-dire la mère de toutes les solutions, serait la fin des transitions militaires et des régimes d’exception, et le retour à un ordre constitutionnel ordinaire.
La trame de la tragédie
Pour l’heure, ce sont les groupes armés non étatiques du Mali qui imposent leur chronogramme aux autorités officielles. Les événements des journées du 25 et 26 avril 2026 constituent un point de bascule pour le pays. Frappée au cœur par l’offensive qui anotamment entraîné la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, la junte aux commandes du pays depuis près de six ans est exposée à la pire épreuve de son aventure. L’attaque conjointe du JNIM et du FLA confirme, définitivement, l’échec d’une politique sécuritaire aléatoire. Une politiquepourtant brandie comme la justification et la raison d’être d’un régime, par nature, illégal. Ce 25 avril, au moment où le FLA lançait son assaut sur Kidal pour en déloger les élémentsde l’armée nationale et leurs alliés russes, un interlocuteur malien me confiait au téléphone, désabusé : « Les militaires ont fait beaucoup de promesses à la population. Il est temps qu’ils leur disent ce qui n’a pas marché ». Le plus terrible, c’est bien la cruelle prévisibilité de ce qui se produit actuellement au Mali.Plusieurs facteurs ont tissé la trame de la tragédie au cours des cinq dernières années.
Le blocus sur le carburant et le djihad économique imposés au Mali par le JNIM à la fin de l’année dernière auraient pu être compris comme un ultime signal, avant le basculement auquel nous assistons actuellement. Si l’on retient que la force Barkhane et la Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) ont permisd’endiguer les activités terroristes et d’en réduire l’expansion, le régime militaire qui a fait de leur départ du Mali une priorité, n’a pas su les remplacer par des dispositifs alternatifs et performants. La coopération sécuritaireconclue avec la Russie, aura davantage servi à assurer la sécurité du périmètre des gouvernants, qu’à faire reculer l’insécurité. Par ailleurs, le retrait de la Cédéao du Mali et ses alliés du Niger et du Burkina Faso aura, entre autres effets, ruiné les possibilités de politiquessynergiques de lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest. Parmi les erreurs politiques commises par la junte, la liquidation des « Accords d’Alger » et, par conséquent, la fermeture de toutes les voies de négociation par l’assignation des rebelles touaregs dans la catégorie des entités « terroristes ».
Les nouvelles autocraties militaires de l’AES ont, pour l’essentiel, consacré leur énergie à leur propagande et aux stratagèmes de captation durable du pouvoir d’Etat, plutôt que de résoudre l’équation sécuritaire. Au point de susciter, au sein d’une partie de l’opinion, le soupçon d’une alliance objective entre les gouvernants et les groupes armés fauteurs d’insécurité…
Au moment où nous publions ces lignes, les assauts sporadiques des éléments du JNIM dans Bamako font craindre de nouveaux développements de l’épisode conflictuel. Le chef de la junte, le général Assimi Goïta, a étéaux abonnés absents jusqu’à une apparition publique ce 28 avril. Entre-temps, son silence aura alimenté de multiples spéculations sur son sort et son avenir politique. L’offensive des groupes armés a réussi à ébranler les fondements du régime. Les événements déclenchés ce 25 avril consacrent une évidence : le Mali est à présent pris en étau, entre un pouvoir central nébuleux et des groupes armés qui, sans prétendre à s’emparer des commandes de l’Etat, s’érigent en cogestionnaires influents du territoire. La catastrophe redoutée est devenue une amère réalité, six ans après le coup d’Etat de la junte de Bamako.
Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
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