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Par Francis LALOUPO

Niger / AES : L’ivresse de l’arbitraire

Le mot « démocratie » étant banni dans les pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), Mayra Djibrine, présidente de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS) a été « provisoirement » déchue de sa nationalité nigérienne. Une décision qui intervient dans un contexte marqué par la radicalisation et une fuite en avant des régimes militaires de la région.

 

Credit Photo : DT
Credit Photo : DT

Ce 11 juin, le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, a signé un décret portant « déchéance provisoire » de la nationalité de Mariama Djibrine alias Mayra, présidente de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS). Cette plateforme, inaugurée en avril dernier à Bruxelles, regroupe des personnalités politiques et des acteurs de la société civile originaires des trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES - Mali, Burkina Faso, Niger) résidant ou en exil à l’étranger. La sentence prononcée contre Mayra Djibrine survient donc moins de trois mois après le lancement de l’ADS, dont l’objet est de « promouvoir un Sahel libre, démocratique et respectueux de la dignité humaine à travers l'éducation, l'engagement citoyen, la solidarité et la culture ». Manifestement,l’initiative n’est pas du goût de la junte de Niamey, qui l’accuse hardiment de « diffusion de données de nature à troubler l’ordre public, incitation à la révolte et intelligence avec une puissance étrangère ».

Délit d’opposition

Mayra Djibrine rejoint ainsi la liste des victimes nigériennes de la fameuse ordonnance du 27 août 2024 diligentée par le général Tiani, instaurant un « fichier de personnes, groupes de personnes ou entités » soupçonnés de connivence « avec le terrorisme, et autres infractions portant atteinte aux intérêts stratégiques et/ou fondamentaux de la Nation ou de nature à troubler gravement la tranquillité et la sécurité publiques ». L’ordonnance émise par l’exécutif militaire introduisait dans le champ du droit la règle de bannissement de tout citoyen accusé, sans autre forme de procès, de « complot contre l’État, trahison, atteinte à la sécurité publique, et autres activités perturbant la paix, et tentative de collaboration avec des puissances étrangères contre les intérêts du Niger. » Les premières personnalités ayant subi la sentence de la « déchéance provisoire de nationalité » furent, dès octobre 2024, des proches et collaborateurs de l’ancien président Mohamed Bazoum, renversé par le putsch du 26 juillet 2023 et toujours séquestré, avec son épouse, dans une dépendance du palais présidentiel. Notons que la notion de déchéance « provisoire » de nationalité demeure à tout le moins discutable. En effet, elle entraîne, en toute logique, celled’« apatridie provisoire » pour les Nigériens incriminés ne disposant pas d’une autre nationalité. Il semble que ce paramètre déductif n’ait pas été intégré dans une mesure essentiellement destinée à participer de l’arsenal de répression mis en place par le pouvoir militaire pour assurer sa propre survie.

S’agissant du cas de la jeune militante Mayra Djibrine, les accusations portées contre sa personne semblent provenir d’une réalité alternative. Quelles sont donc les activités subversives et attentatoires à la sécurité publique dont elle serait la dangereuse instigatrice ? Si son opposition aux régimes de l’AESest reconnue, assumée et consubstantielle à son action au sein de l’ADS, le fait d’en conclure à une « incitation à la révolte et intelligence avec une puissance étrangère » confine à l’extravagance, sinon à l’inquiétante fantaisie. Mais il faut dire que le mot « démocratie » étant anathématisé, voire définitivement banni dans l’espace AES, être un opposant politique constitue un délit, et ne relève plus du champ de la légitimité citoyenne.

Déni, fébrilité et fuite en avant

Cette affaire intervient dans un contexte de grande fébrilité dans les cercles des trois régimes de l’AES. Au Mali et Burkina Faso, tout comme au Niger, la vie politique semble se réduire au nombre d’arrestations arbitraires et de disparitions inquiétantes d’opposants réels ou supposés, de journalistes… Un climat toxique traversé par des décrets d’interdiction ou de suspensions d’organisations de la société civile jugées incompatibles avec les règles et les humeurs des tenants du pouvoir d’Etat. A mesure que les choses prennent un sens redoutable, des radicalités nouvelles émergent au sein de ces sociétés, en fracturant les collectivités nationales, opposant les partisans d’un pouvoir militaire détenteur de tous les droits à ceux qui s’agrippent encore à l’espoir d’un retour à la raison ordinaire et démocratique. Confrontées à leur propres limites dans la gestion du pouvoir d’Etat, les juntes s’enferrent dans le déni de leur incapacité à tenir leur promesse initiale, à savoir la restauration de la sécurité et de l’intégrité territoriale. Dans leur fuite en avant, la répression à l’encontre de leurs concitoyens apparaît comme un élément accélérateur de leur funeste aventure.  

Banalisation de la répression, de la brutalité et de la violence d’Etat, négation des droits fondamentaux érigée en système de gouvernement… le tout, au service d’un objectif constant : la durable confiscation de l’Etat. Ce n’est certes pas nouveau. Mais ce qui, naguère, semblait relever de l’anomalieou d’une fracture accidentelle des normes, se traduit ici comme un modèle consacré. D’autant qu’une partie des opinions s’emploie à le cautionner et même l’exalter. Toutefois, il arrive encore de nos jours, de rencontrer des Nigériens, légitimement ahuris face au spectacle d’un pouvoir n’émanant d’aucun mandat électif, transformé en régulateur des mœurs de la Cité… Viendra le temps où l’on fera le bilan de toutes les personnes que le mensonge « souverainiste » des juntes du Sahel aura blessées, enlevées, déportées, embastillées, assassinées…L’histoire des peuples est aussi ponctuée de l’inéluctable avènement de ces rendez-vous de la vérité.

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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