Niger : Grotesqueries
Au cœur de l’actualité en Afrique de l’Ouest, les accusations formulées, le 29 janvier dernier, par le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, visant les présidents béninois, ivoirienet français. Désinvolture, faute politique et diplomatique, ou stratégie du conflit permanent ?
- Sécurité

Credit Photo : AFP
« Nous rappelons aux sponsors de ces mercenaires, notamment Emmanuel Macron, Patrice Talon, Alassane Ouattara : nous les avons suffisamment écoutés aboyer, qu'ils s'apprêtent eux aussi à leur tour à nous écouter rugir… » Ainsi s’exprimait le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte nigérienne, après l’attaque de l’aéroport de la capitale Niamey, dans la nuit du 28 au 29 janvier dernier. Repoussée par les forces de défense nigériennes et les éléments russes d’Africa Corps, l’attaque s’est soldée par la mort d’une vingtaine d’assaillants. Elle a été revendiquée par l’Etat Islamique, quelques heures après les déclarations hasardeuses du général Tiani, abondamment commentées dans la région et au-delà.
Déliquescence du pouvoir d’Etat
Si l’opinion s’est habituée aux récurrentes imprécations de Tiani contre des ennemis extérieurs et néanmoins imaginaires, le fait dedésigner nommément les présidents français, béninois et ivoirien comme les acteurs d’évènements aussi graves ne relève pas de l’ordinaire. Question persistante dans tous les commentaires : le dirigeant d’un Etat peut-il parler ainsi ? Si certains choisissent d’en rire, nombreux sont ceux qui voient dans cette séquence le seuil critique de la déliquescencedu pouvoir d’Etat dans un pays où une cliqueen treillis a, au moyen de fallacieusesjustifications, confisqué le pouvoir, ens’obstinant à le conserver indéfiniment. Sans boussole, et sans perspectives pertinentes.
Ainsi donc, avec une invraisemblable légèreté, s’en s’embarrasser de la moindre précaution oratoire, le général d’armée Abdourahamane Tiani, dirigeant autoproclamé du Niger, a affirmé que les présidents béninois, français et ivoirien sont les commanditaires des djihadistes qui ont pris d’assaut l’aéroport de Niamey. Jusqu’ici, les accusations répétées du général à l’encontre de ses « ennemis de l’extérieur » n’étaient liées à aucun événement identifié. Mais, l’affaire prend une tout autre allure, dès lors que les trois personnalitéscitées sont nommément mises en cause, et donc considérées comme des coupables présumés d’un attentat djihadiste. A ce stade, et en toute logique, Tiani devrait intenter un procès à ceux qu’il accuse avec une désinvolture proprement insensée. Ne serait-ce que pour atténuer le sentiment de honte que ses propos inspirent à nombre de Nigériens.
Rompant avec le silence ou l’indifférence qu’ils ont constamment opposés aux vitupérations du général Tiani, la Côte d’Ivoire et le Bénin ont, cette fois, choisi de réagir symboliquement, comme pour prendre date.Ce 30 janvier, l’ambassadrice du Niger à Abidjan, Alfari Sita Sahida Badamassi Djariri, a été convoquée au ministère ivoirien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale qui lui a signifié « la vive indignation du gouvernement », et condamné « avec la plus grande fermeté » les déclarations du général Tiani, jugées « contraires aux usages diplomatiques et portant atteinte à l'honneur et à la dignité du chef de l'État ivoirien ainsi qu'au peuple ivoirien ». A l’issue de la rencontre, une note de protestation formelle a été remise à l’ambassadrice, à l’intention des plus hautes autorités de son pays. Le gouvernement ivoirien indique par ailleurs qu’il se réserve le droit de prendre « toutes les mesures appropriées en fonction de l’évolution de la situation ».
Guerre informationnelle et bouffées délirantes
Au Bénin, la charge de la réaction a été confiée au porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, qui a formulé en ces termes la position officielle : « Si quelqu’un se dénude pour voler votre couverture, ne le poursuivez pas dans le même état, au risque d’être confondu ». Un exercice de dédramatisation pour indiquer que « ces allégations (du général Tiani) manquent de crédibilité, et même ses propres concitoyens sur les réseaux n’y croient pas ». Profitant de l’occasion, le porte-parole a tenu à rappeler la « retenue » observée par le gouvernement béninois face à l’évocation de la complicité de certains pays, dont le Niger, dans la tentative de coup d’Etat déjouée à Cotonou le 7 décembre dernier. Afin que nul n’en ignore…
Bien plus qu’un médiocre spectacle, la sortie accusatoire du général Tiani relève d’une alarmante faute politique et diplomatique. Elle rappelle, une fois encore, qu’un Etat est une chose bien trop sérieuse pour être confié au premier putschiste venu. Depuis le coup d’Etat du 26 juillet 2023, le chef de la junte nigérienne, celui-là même que rien n’avait préparé à gouverner un pays, a transformé l’Etat en une entreprise de corruption méthodique de la réalité. Dans ses interviews-fleuve obsessionnellement ponctué du mot « France », il assène et répète sans jamais s’essouffler le même récit. Celui de militaires français qui, selon lui, sont regroupés aux frontières Bénin-Niger, près du lac Tchad ou en Libye, prêts à attaquer son pays, quand ils ne « forment » pas des terroristes pour ce même dessein. Des accusations qui n’engagent que ceux qui l’écoutent. Celui qui, l’année dernière, déclarait sans rire que les « les anciens pharaons d’Egypte étaient tous des Nigériens », profère sans sourciller que « la Cédéao est passée depuis 1991 sous le giron français ». Parmi ses stupéfiantes saillies, on retiendra celle où il met en garde son peuple contre les manœuvres des éléments de la DGSE française qui « se rendent sur chaque marché du Niger, l'un après l'autre, et achètent l'ensemble des stocks d'oignons pour déstabiliser le Niger ». Chez le général Tiani, la guerre informationnelle à laquelle il s’est rallié se traduit par des bouffées délirantes…
Une aspiration au chaos
Mais il faut se garder de balayer d’un revers de main ce qui procède aussi d’une véritable stratégie communicationnelle. Derrière des propos où le grotesque le dispute à l’incurie, se nichent de sombres calculs orchestrés et relayés par le premier cercle de la junte, ainsi que des conseillers improbables de la galaxie néo-panafricaniste, pourvoyeurs d’éléments de langage. Les dernières déclarations du général Tiani viennent alimenter une tendance qui se diffuse depuis quelque temps sur les réseaux sociaux : l’hypothèse d’une guerre probable dans la région, opposant les pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) à ceux de la Cédéao. Une aspiration au chaos, aussi rocambolesque que les thèses fantasques du général Tiani et des adeptes des narratifs AESiens.
Derrière les discours désignant des ennemis ou menaces imaginaires, une réalité, celle du Niger, près de trois ans après le coup d’Etat du général Tiani : une gestion hypothétique de l’équation sécuritaire ; une crise budgétaire chronique transformée en norme administrative, et une sévère érosion des capacités d’endettement de l’Etat sur fond decrise multisectorielle silencieuse ; le discours victimaire et l’incitation à la haine de pays voisins comme carburants d’un régime flibustier et d’une fiction « révolutionnaire »…
La production de vérités alternatives et révisionnistes dissimule à peine l’objectif constant de la junte nigérienne : se maintenir à tout prix aux commandes de l’Etat. L’important est de durer, en détournant les regards de la conduite erratique des affaires de l’Etat, ainsi que des conséquences sur la vie des populations. Pour l’heure, les propos émis par le général Tiani le 29 janvier dernier auront produit un effet immédiat : accentuer, un peu plus encore, la crise de voisinage entre les territoires de l’AES et l’espace Cédéao. Peut-être était-ce là, le but recherché par les autorités actuelles de Niamey.
Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
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