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Par Francis LALOUPO

NIGER / ONU : Le rituel de la complainte

Au cœur du discours du Premier ministre du Niger, le 25 septembre dernier à la tribune de l’Onu, la désignation d’ennemis extérieurs et des accusations de complots contre son pays. Nouvel épisode d’un rituel importé à l’Onu par les dirigeants de l’Alliance des Etats du Sahel…

Crédit Photo : UN
Crédit Photo : UN

Le rendez annuel de l’Assemblée générale des Nations Unies est devenu un lieu très prisé par les autorités de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) pour s’adresser au monde. Le discourss’apparente à une compilation conceptuelledes éléments de langage des trois régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Depuis trois ans, l’exercice se fait immuable, ou répétitif. Après les diatribes très commentées, en 2024 et 2025, du représentant du Mali à l’encontre des « ennemis » hypothétiques de son gouvernement, c’était au tour, le 25 septembre dernier, du Premier ministre nigérien, Ali Mahamane Lamine Zeine, de désigner, à la tribune de l’Onu, les « forces » hostiles qui s’acharnent contre son pays et… le Sahel tout entier. Cette fois encore, le répertoire persécutoire, devenu une marque identitaire des juntes de l’AES, aura suscité une grande perplexité dans l’enceinte de l’Organisation des Nations Unies. 

Conspiration internationale

Au siège des Nations Unies, face à un auditoire clairsemé, Ali Mahamane Lamine Zeine a, en guise d’introduction à son discours, porté un regard critique et plutôt utile sur l’état d’un monde où le droit international se réduit tragiquement en une simple vue de l’esprit. Puis, il a lancé l’offensive verbale contre la fantomatique coalition internationalequi, selon lui, ourdit les pires manœuvres contre le Niger et ses alliés du Sahel. Sans détour, le Premier ministre nigérien a asséné que « la situation au Sahel est une guerre de recolonisation ». Par conséquent, a-t-il poursuivi, « notre Sahel est en guerre de libération contre une conspiration visant sa recolonisation »… Et, à ceux qui ne le sauraient pas encore, Lamine Zeine précise, imperturbablement, son diagnostic : « Ce que d'aucuns appellent terrorisme dans notre région est une ingénierie cynique de recolonisation, habillée des oripeaux de l'extrémisme, mais dont la motivation réelle se trouve ailleurs : dans la convoitise de nos ressources. » Ainsi donc, la problématique du terrorisme émanerait d’une simple conspiration internationale, matinée de vile crapulerie, visant à dépouiller les populations du Sahel de leur patrimoine naturel. Le raisonnement surprend, à tout le moins, et confirme que le discours des tenants des régimes de l’AES se confond avec les allégations enfiévrées qui prospèrent de nos jours sur les réseaux sociaux. 

Acclamé par les membres de sa délégation présents dans la salle des conférences de l’Onu, Lamine Zeine aborde l’acte de la complainte et de la victimisation : « On veut nous faire croire que nous sommes incapables de nous gouverner, de produire, de penser et de nous défendre. On veut nous convaincre que nous n’avons ni science, ni intelligence, ni souveraineté pour bâtir quelque chose de précieux par et pour nous-mêmes (…) On a instillé depuis des siècles l’autodépréciation, la peur et la résignation… » Qui donc serait l’architecte de cette sempiternelle persécution ? Devenue furieusement prévisible, cette réponse du Premier ministre : « (…) en conséquence, nous devrions accepter la tutelle de la France d'Emmanuel Macron et de ses alliés ; une France qui agit bien souvent par l'entremise de proxys locaux, de réseaux et de complicités. » Il est vrai que dans le discours officiel au Niger, la France apparaît omnipotente, détentrice de pouvoirs extranaturels, la cause et la source de toutes choses. 

« Ce que la lumière est pour l’obscurité… »

Complétant à présent la liste des « ennemis extérieurs » de l’AES, un acteur inattendu, l’Ukraine, « complice active de la Francedans cette entreprise perfide de déstabilisation du Sahel central ». En l’absence de preuves formelles de cette « complicité », Lamine Zeine se contente d’affirmer que « cette entreprise criminelle, désormais documentée, est démasquée dès lors que les élites militaires et politico-médiatiques qui la justifient au nom des intérêts de leurs propres pays ont, elles-mêmes, levé le voile. » Reste à préciser aux opinions quelles sont ces « élites », ainsi que la manière dont elles ont concrètement « levé le voile »… Et, plutôt que d’entretenir un oppressant suspense, il serait tout aussi utile de fournir au monde les éléments ayant permis de « documenter » les complicités ainsi dénoncées. 

Evoquant la tentative avortée de coup d’Etat – qualifié de « mutinerie » - contre son gouvernement le 29 août dernier, Lamine Zeine a choisi de s’aligner sur le narratif officiel de la junte, désignant une « tentative de déstabilisation pilotée par des forces obscurantistes et colonialistes ». Evacuant ainsi, dans sa lecture des événements, la réalité d’une opération menée par des officiers nigériens parfaitement identifiés et dont nul ne sait actuellement le sort qui leur est réservé depuis la vague d’arrestations qui a suivi cet épisode critique. 

Période obligatoire du discours du chef du gouvernement nigérien, celle des envolées lyriques et des incantations. Selon lui, l'AESserait « l’aboutissement d'un long combat historique de nos peuples face à la colonisation et au néocolonialisme ». Mieux encore, et sans craindre la confusion cognitive, il martèle : « L’AES est la résultante d’un mouvement qui vient du fond des âges, qui, éboutant les griffes acérées de l’impérialisme, abolissant la traite des Noirs et l’esclavage, renversant le colonialisme et le néocolonialisme, emporte les peuples d’Afrique vers l’indépendance, la souveraineté et la liberté. » Et d’ajouter, aux confins de la poétique, que « l’AES est pour l’Afrique, ses diasporas historique et contemporaine, ce que la lumière est pour l’obscurité. » Le propos suscite la gêne ou l’effarement. Des saillies résolument désuètes qui font du bien à l’oreille de ceux qui semblent découvrir, sur le tard, les enjeux de l’émancipation post-coloniale. 

L’Onu des lamentations 

On se demande alors si les « forces » hostiles désignées par Lamine Zeine ont empêché lesjuntes de l’AES de perpétrer « souverainement » leurs putschs pour s’emparer du pouvoir d’Etat ? Les ont-elles empêchées d’expulser les éléments étrangers – y compris la mission de l’Onu - venus appuyerleurs pays dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme ? Les ont-elles empêchées de dérouler tout aussi souverainement leur agendade ruptures d’alliances et de recomposition diplomatique ?

A entendre le Premier ministre nigérien, il aura fallu attendre les coups d’Etat survenus dans le Sahel depuis 2020 pour découvrir, en Afrique, le « long combat des peuples » pour la décolonisation. A croire que l’Afrique a été, au cours des six dernières décennies, un désert du militantisme et de revendications politiques et existentielles… A entendre Lamine Zeine, toutes les consciences africaines auraient été en hibernation jusqu’à l’avènement de l’AES. A l’entendre, on hésite entre le drame de l’ignorance, la légèreté ou l’imposturedébridée. Les Africains appartenant aux générations précédentes, qui se sont engagésdes décennies durant à faire des indépendances une réalité, apprécieront… 

Après avoir écouté Lamine Zeine à la tribune des Nations Unies, certains observateurs présents se sont demandé s’il était réellement convaincu de son propre discours. Caution civile de la junte de Niamey, cet économiste chevronné a été appelé à rejoindre legouvernement des militaires dès le lendemain de leur putsch du 26 juillet 2023. Si des Nigériens peinent toujours à croire qu’il puisse adhérer intimement aux œuvres de ce régime, force est de constater qu’il a choisi de s’y associer définitivement. En optant pour le simplisme, là où la complexité s’impose, pour s’adresser à ses concitoyens, il apparaît, plus que jamais, comptable de l’aventureux projet de ses commanditaires obsédés par la détention durable du pouvoir d’Etat. 

Les dirigeants de l’AES ont importé aux Assemblées générales de l’Onu un spectacle d’un genre nouveau : la diplomatie de la complainte. Ils ont inventé l’Onu des lamentations, plutôt que de produire les résultats promis à leurs populations, dans les domaines de la sécurité, de l’économie et du progrès social. Attendu aussi, le rétablissement des libertés fondamentales dans les trois pays de l’AES, où les autorités actuelles considèrent le respect des droits des citoyens comme une donnée superflue, ou une référence non essentielle. 

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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