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Par Francis LALOUPO

Sommet Russie – Afrique : Le spectre de la guerre

Au cœur des préoccupations à la veille du prochain sommet Russie-Afrique : la sécurisation de l’événement dans la capitale russe désormais exposée aux impacts de la guerre. Dans ce contexte hautement sensible, quels sont les objectifs et les finalités de ce rendez-vous diplomatique ?

 

Crédit Photo : AFP.
Crédit Photo : AFP.

Le 3e sommet Russie-Afrique devrait se tenir les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou. Trois ans après la précédente édition organisée à Saint-Pétersbourg, l’événement suscite de nombreuses interrogations, et, en premier lieu, celle liée à sécurisation du sommet. En 2023, la Russie avait pu accueillir ses hôtes africains dans une bulle sécuritaire, loin des bruits de sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Aujourd’hui, la situation semble bien différente, avec l’extension de la riposte ukrainienne au cœur même de la Russie. Depuis septembre, les attaques de drones sur Moscou et plusieurs autres localités se sont multipliées et intensifiées, visant plusieurs infrastructures stratégiques, dont les aéroports de la capitale et les équipements énergétiques. Dans ce contexte, à la veille du sommet, la question d’une éventuelle délocalisation était fortement évoquée par les pouvoirs publics.

C’est donc dans un climat de guerre que se déroulera cette 3e édition de la rencontre Russie-Afrique. En réponse aux attaques ukrainiennes, Vladimir Poutine a engagé une manière de « guerre finale » contre l’Ukraine, avec une campagne de bombardements sans discernement contre les populations civiles, les infrastructures sanitaires et énergétiques et toutes autres cibles à portée de droneskamikazes. Prenant acte de l’échec patent de son « opération spéciale » amorcée en février 2022 et censée ne durer que quelques jours, Poutine pilonne l’Ukraine, jour et nuit. Face à une résistance inattendue des Ukrainiens, l’autocrate du Kremlin met en œuvre, aux yeux du monde, son entreprise de destruction massive d’un pays et son peuple, ainsi livrés à une sidérante agression impérialiste.

Plans d’urgence et vulnérabilitésaéroportuaires

Malgré l’évidente asymétrie des forces entre les deux belligérants, les attaques en profondeur de l’Ukraine sur le territoire russe ont donné un autre visage au conflit. La population russe découvre dans son quotidien la réalité d’une guerre qui lui semblait lointaine, voire immatérielle. Depuis le mois de septembre, des centaines de drones ont été projetés vers la région de Moscou, révélant les failles et les limites de la défense aérienne russe. Parmi les conséquences de ces offensives aériennes de plus en plus soutenues, la difficulté à assurer la continuité du trafic civil aérien dans les aéroports de Moscou, où les retards, restrictions et annulations de volssont devenus fréquents. 

Début octobre, les quatre aéroports de la capitale ont dû déclencher le plan d’urgence dit « Tapis », qui « impose la fermeture immédiate de tout l’espace aérien » en cas de menace, ou « dès qu'un objet non identifié, tel un drone est détecté ». Pour les professionnels du secteur, l’ensemble des mesures prises par les autorités russes « révèle la vulnérabilité du principal carrefour aérien du pays ». En septembre dernier, l’Agence de l'Union européenne pour la sécurité aérienne (EASA -European Union Aviation Safety Agency) a vivement recommandé d’éviter l’espace aérien russe à l’ouest du 60e méridien Est, dont Moscou, jusqu’au 31 janvier 2027.

En engageant son « opération spéciale » contre l’Ukraine en 2022, Poutine avait affirmé à ses concitoyens qu’il s’agissait d’une simple promenade de santé. Presque une formalité accessoire pour imposer son bon droit : transformer l’Ukraine en un département de la Russie. Une escapade militarisée visant à vassaliser l’Ukraine après en avoir nié la souveraineté et même l’existence historique. Après plus de quatre années d’une résistance ukrainienne que nul n’aurait soupçonnée, voilà la Russie rattrapée sur son propre sol par la guerre insensée dans laquelle son dirigeant l’a entraînée. Une guerre dont l’issue demeure toujours incertaine, par-delà les termes initiaux du rapport des forces.

A quoi servira cette réunion russo-africaine ?

C’est donc dans un exceptionnel climat d’insécurité que la Russie s’apprête à recevoir sur son sol les délégations africaines pour unecérémonie sous haute protection. L’important étant de ne pas transformer cette réunionrusso-africaine en un bal tragique. Selon des sources bien informées, les autorités russes auraient envisagé de délocaliser le sommet, afin de le préserver des offensives des drones ukrainiens. Parmi les hypothèses étudiées, les villes de Saint-Pétersbourg, Novossibirsk, ou Kazan. Problème : sauf à confiner les hôtes africains au fin fond de la Sibérie, les attaques ukrainiennes visent à présent une part conséquente du territoire russe. Tout bien considéré, en dépit des alertes formulées par des responsables de la défense, le sommet devrait se tenir, comme prévu, à Moscou. Une manière aussi, pour le Kremlin, de faire la démonstration de sa capacité à faire face à la menace. Reste à savoir si les invités sont animés de cette même vocation…

A quoi servira ce troisième sommet ? Si les deux précédents se sont conclus par l’énoncé de pharamineux projets de coopération en divers domaines, ils ont surtout contribué à conforter l’ancrage de la présence russe et l’expansion de sa stratégie d’influence dans un certain nombre de pays africains. Difficile encore de percevoir les signes d’un partenariat de développement. Lors d’une visite au Mali en février 2023, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, avait présenté la fourniture, par son pays, de « biens de première nécessité » comme un acte majeur de coopération. La junte militaire au pouvoir à Bamako avait préféré ne pas commenter cette vision rétrograde des relations russo-africaines…   

Pour l’heure, l’assistance militaire et les stratégies informationnelles sont perçues comme les deux mamelles de l’offre diplomatique de la Russie. Ce qui n’empêche pas son ambassadeur au Mali, Igor Gromyko,d’énumérer, dans un texte promotionnel, les projets qui seront abordés à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, « dans les domaines du commerce, de l’investissement, de l’industrie, du transfert de technologies, de la sécurité alimentaire et énergétique, de la numérisation, de la santé, de l’éducation, de la science, des médias et des échanges de jeunes. » Un refrain répété à chaque événement du genre, mais qui, manifestement, peine à se traduire en actes et résultats concrets. Cependant, cette situation ne bride aucunement la capacité de Moscou à engranger ses propres avantages en Afrique, en ce qui concerne notamment l’exploitation des mines et le commerce militaire, le tout soutenu par ses offensivescommunicationnelles. 

Un sommet en Afrique ?

Combien seront-ils à faire le déplacement de Moscou cette année pour assister à ce sommet ? Si, lors de la première édition en 2019, 43 chefs d’Etats africains s’étaient rendus à Sotchi, ils n’étaient plus que 17 en 2023. Nombre de diplomates africains se montrent de plus perplexes à l’égard de cette initiative, en s’interrogeant sur les directions et les finalités d’une coopération qui se confond, à maints égards, avec l’agenda politique, voire idéologique, de la Russie sur la scène internationale.

A la veille de l’événement, plusieurs médias africains ont aussi relayé ce questionnement : à quand un sommet du genre en terre africaine ? Extrait d’un article publié sur le site d’information Afrikipresse, le 9 octobre dernier : « Après deux éditions déjà organisées en Russie, une question s’impose : pourquoi ce partenariat présenté comme équilibré conduit-il toujours les dirigeants africains à faire le déplacement ? (…). Moscou présente régulièrement sa relation avec l’Afrique comme fondée sur l’égalité, le respect de la souveraineté et les bénéfices mutuels. (…) L’Union africaine et la Russie ont encore repris ces principes dans une déclaration commune publiée en juin 2026. Dans les faits,la diplomatie au sommet reste immuable : ce sont les présidents africains qui se rendent en Russie pour rencontrer Vladimir Poutine… »  S’exprimant récemment à ce sujet, un haut fonctionnaire russe, affecté aux préparatifs du sommet, a signifié que « cela fait trois ans que nous discutons d’un sommet tenu en Afrique, et cela reste lettre morte, mais en plus, on court maintenant le risque de se faire bombarder »…

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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