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Par Francis Laloupo

Mali : L’hypothèse du JNIM

Face au désarroi et l’obstination du pouvoir militaire, et la promesse de la charia desdjihadistes conquérants, l’impossible choix des Maliens. Anatomie d’une impassepolitique…

Crédit Photo : DT
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Réapparu trois jours après les attaques coordonnées, le 25 avril dernier, du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM / JNIM affilié à Al-Qaida), et du Front de libération de l'Azawad (FLA, rébellion indépendantiste), le chef de la junte malienne, le général Assimi Goïta, n’avait pas cru nécessaire d’informer la population sur les raisons de sa « disparition » momentanée. Dans son discours prononcée le 29 avril, il a martelé que « la situation est maîtrisée », alors même que le FLA a repris ses quartiers dans la ville de Kidal et que le JNIM a entrepris un blocus de Bamako. Assimi Goïta a choisi le registre de l’incantation pour affirmer que son gouvernement dispose des moyens militaires nécessaires pour infliger une défaite prochaine aux groupes armés non étatiques. Sans jamais expliquer pourquoi, six ans après son coup d’Etat, son système en est réduit à une posture défensive face à ces entités hostiles qui imposent leur chronogramme à l’armée nationale et au pays tout entier. Alors que le rapport de force militaire semble basculer en faveur de ces groupes armés, bon nombre de Maliens n’hésitent plus à envisager la fatalité d’une conquête du pouvoir d’Etat par le JNIM et ses alliés. La logique du pire…

L’impasse, entre junte et charia

L’hypothèse est d’autant plus prégnante que le JNIM affiche désormais son intention de porter un coup décisif au règne du Comiténational pour le salut du peuple (CNSP, junte au pouvoir). Intention certifiée dans un communiqué dans lequel le JNIM précise qu’une fois aux commandes l’Etat, l’une des « priorités essentielles sera l’établissement de la charia ». Afin que nul n’en ignore…  Dans les localités du pays actuellement contrôlées par les djihadistes, les populations sont déjà soumises aux règles et rigueurs de la loi islamique…

Certains opposants au régime militaire tentent, depuis quelques semaines, de se convaincre qu’une alliance de circonstance avec le JNIMamènerait ce dernier à revoir à la baisse l’agenda de la charia. Pour démettre la junte, ces opposants misent sur un compromis avec une « charia soft », une sorte de loi islamique minimaliste avec laquelle ils seraient prêts à composer. Pourtant, rien, dans les propos du groupe terroriste, devenu le porte-drapeau de l’offensive contre la junte, ne laisse deviner que sa « victoire » porterait la promesse d’un horizon laïc et démocratique. Entre un pouvoir militaire, architecte du chaos malien, et les djihadistes triomphants, les citoyens qui aspirent au changement se trouvent confinés dans une voie étroite. Entre charia et junte, l’impasse exactement… 

Cette configuration polémologique a été mécaniquement suscitée par les putschistes du CNSP. Ayant confisqué l’Etat, en s’appliquantà éradiquer toute forme d’opposition politique, embastillant sans retenue toutes les voix discordantes ou en les contraignant à l’exil, le CNSP d’Assimi Goïta a, malgré lui, renforcé l’expression la plus redoutée de la contestation de son administration. La nature ayant horreur du vide, ce sont les mouvements armés et les doctrinaires de l’extrémisme violent qui décident aujourd’hui de bouter hors du palais un régime illégal qui s’est pris à se réclamerd’un pouvoir absolu.

Le « nouveau Mali » du JNIM

Alors que le JNIM impose un blocus routier à la capitale Bamako et promet d’asphyxier l’économie du pays, les ténors de la junte s’enferment dans le déni et les discourssupposément triomphalistes. Tout en pariant sur la fidélité de ses partisans de plus en plus visités par le doute, le régime amplifie son œuvre répressive. Tel un règlement de comptes entre amis, plusieurs militaires ont été arrêtés au lendemain de l’offensive conjointe du JNIM et du FLA du 25 avril. Emblématique d’une fuite en avant, l’enlèvement, le 2 mai dernier, de Mountaga Tall, avocat et acteur politique de premier plan, par des individus encagoulés. Un mode opératoire qui porte la marque des autorités de Bamako.  

Régissant à cet évènement, Ousmane Diallo, chercheur senior d’Amnesty International, a déclaré : « Nous avons constaté une tendance aux enlèvements au Mali, perpétrés par des agents de l’Agence nationale de la Sécurité d’État. Les autorités doivent mettre fin aux restrictions qu’elles imposent à l’espace civique et aux atteintes aux droits humains, et respecter les obligations et engagements du pays en matière de droits humains. » Les habitudes de la junte ont la vie dure. La séquence de l’enlèvement de Mountaga Tall vient compléter la longue liste des exactions imputées à un régime qui n’a cessé de produire, au fil du temps, les facteurs de sa propre ruine.

Dans le communiqué publié à la veille de leur offensive du 25 avril dernier, les djihadistes du JNIM, avaient exposé la nouvelle direction de leur projet : « Nous appelons tous les patriotes sincères, sans distinction aucune, à se lever et à unir nos forces dans un front commun, y compris les partis politiques, les forces armées nationales, les autorités religieuses, les chefs traditionnels et toutes les composantes de la société malienne. Il est impératif de mettre fin à la junte, pour une transition pacifique et inclusive pour un nouveau Mali. » Les militaires putschistes avaient, eux aussi, promis un « nouveau Mali » à leurscompatriotes. A quoi ressemblerait celui du JNIM ?  Dans sa tentative d’opérer un hypothétique compromis entre ses exigences maximalistes fondées sur l’application de la charia, et les revendications réprimées des oppositions politiques traditionnelles, le JNIM, tout comme la junte, n’offre aucune garantie, quant au retour à un ordre constitutionnel ordinaire. L’interminable aventure du régimemilitaire qui a substitué aux vertus de la politique la seule loi des armes, a fini par exposer les populations à une tragédie multidimensionnelle. Rien ne permet à l’heure actuelle d’entrevoir une issue bénéfique à ce défi existentiel imposé au Mali. 

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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