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Par Francis LALOUPO

Russie-Afrique : Grand malaise

Enrôlement forcé de jeunes africains dans l’armée russe, traite d’êtres humains, réseaux d’influence équivoques, campagnes effrénées de désinformation, logistique tentaculaire de manipulation des opinions… Face aux pratiques de la Russie sur le continent, l’embarras grandissant des dirigeants africains.

Crédit PHOTO : LSI/IA
Crédit PHOTO : LSI/IA

Ce 10 février, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, s’est entretenu au téléphone avec son homologue russe Vladimir Poutine, au sujet de la situation des jeunes sud-africains enrôlés de force au sein des unités russes sur le front ukrainien. Aux dernières nouvelles, selon Prétoria, les deux parties se seraient engagées à « finaliser le processus de rapatriement » de ces combattants en détresse. Mais l’affaire est loin d’être résolue, étant donné que les procédures de projection forcée d’éléments africains sur le front ukrainien, sont diligentées par ces mêmes autorités russes. Autrement dit, l’on peut douter qu’un appel téléphonique suffise à mettre fin au scandale des combattants involontaires sud-africains. Difficile aussi d’imaginer que l’échange téléphonique entre Ramaphosa et Poutine amène la Russie à reconnaître sa responsabilité et, par conséquent, l’exigence de réparation des préjudices liés à ces drames humains.

L’ensemble du continent concerné

Ce même 10 février, réagissant à la mort documentée de ses ressortissants sur le front ukrainien, le chef de la diplomatie du Kenya, Musalia Mudavadi, a annoncé sa prochaine visite à Moscou « afin de souligner qu’il est impératif d’enrayer ce phénomène ». Selon Abraham Korir Sing'Oei, numéro deux du ministère kényan des Affaires étrangères, « il semble qu'il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir ». Et de dénoncer « un programme intentionnel visant à recruter de manière illégale des personnes d'ascendance africaine, dont les Kényans font partie, et à en faire en quelque sorte des combattants dans un monde dont ils ne font pas partie. Ce qui ressort, c’est que ces individus sont utilisés comme chair à canon sur le front. Cette situation est douloureuse, perturbante, choquante, et totalement inacceptable à une époque moderne… ». Autre réaction, celle du Nigeria, où les autorités ont émis une protestation officielle contre « le recrutement illégal de ressortissants nigérians dans des conflits armés à l’étranger »…

Un début de prise de conscience semble ainsi se manifester chez certains dirigeants africains face à une situation que bon nombre de médias, y compris LSI Africa, signalent régulièrement depuis plusieurs mois. Au-delà des récentes réactions en Afrique du Sud ou au Kenya, c’est l’ensemble du continent qui se trouve concerné par le drame vécu par ces Africains piégés dans l’enfer de la guerre en Ukraine. A ce jour, 35 nationalités ont été recensées.

L’affaire a été ravivée début février, avec la publication d’une enquête du collectif d’investigation All Eyes On Wagner, intitulée « Le business du désespoir ». Résultat d’un travail minutieux et remarquablement étayé, l’enquête révèle les mécanismes du recrutement de jeunes africains en quête de meilleures conditions de vie. Une fois arrivés en Russie, ils sont contraints d’aller grossir les rangs de l’armée russe sur le front en Ukraine. Là, leur présence participe de la stratégie russede la submersion, consistant à déployer le plus grand nombre de combattants contre les Ukrainiens, quitte à en sacrifier quotidiennement des milliers. Un passeport pour la mort pour bon nombre d’Africains ainsi déployés. Selon certains témoignages, certains d’entre eux ayant tenté de fuir la guerre et le froid ont tout simplement été exécutés. Cette tragédie résulte donc d’un système fait de mensonge caractérisé, de procédés crapuleux et de manipulation massive. Une organisation relevant de la traite d’êtres humains, exactement…

Occasion manquée pour l’Union africaine

Au Cameroun, tout comme au Ghana, en Egypte ou en Afrique du Sud, les autorités sont aujourd’hui interpelées par les familles de ces milliers de mercenaires involontaires dont le sort en Russie ne fait plus mystère. Lors du 39e sommet de l’Union africaine (UA) à Addis Abéba, les 14 et 15 février 2026, certaines délégations ont souhaité que cette question soit inscrite à l’ordre du jour. D’autant que la Russie entretient des relations de coopération avec plusieurs pays du continent. Un tel rendez-vous, réunissant des représentants de tous les Etats-membres de l’UA, était en effet propice à une interpellation solennelle de Moscou sur une affaire portant en germe de futurs traumatismes collectifs à travers le continent. Une occasion manquée pour l’UA…

Pendant ce temps, dans le Sahel, la question se pose de plus en plus, de savoir à quoi sert la coopération sécuritaire. Au fil du temps, « l’éradication du terrorisme » promise par Moscou semble se réduire à un service minimum. Les régimes militaires du Sahel qui ont, un temps, présenté le concours des mercenaires de Wagner comme la mère des solutions, se font de plus en plus discrets sur le sujet. Il est vrai que le bilan de Wagner, à présent rebaptisé Africa Corps, n’est pas des plus flatteurs. Point sombre de cette coopération, les exactions commises contre les populations civiles, au Mali notamment, que les autorités tentent, vainement, de ranger dans les périmètres de l’occultation et de l’oubli. Jusqu’à quand ? 

Cependant, pour marquer son « utilité », Moscou semble avoir décidé, depuis le début de cette année, d’amplifier les actions de ses réseaux d’influence et de propagande en Afrique. Ne se contentant plus d’en confier l’exécution aux médias-relais locaux, la Russie descend ouvertement dans l’arène. Ainsi pouvait-on lire début février ce texte, diffusé par l’ambassade de Russie au Kenya, attribué au « Service de renseignement extérieur russe » et publié sur le réseau X : « L’administration française d’Emmanuel Macron » cherche une « revanche politique en Afrique en déjouant une tentative de coup d'État au Burkina Faso, en déstabilisant le Mali et la Centrafrique, et en élaborant des plans pour affaiblir le nouveau gouvernement de Madagascar ».

Moscou, sans voile

Dans le même registre, l’ambassade de Russieau Bénin et au Togo a diffusé un autre communiqué, tout aussi déroutant, le 5 février dernier, appelant ses ressortissants à « s’abstenir de tout voyage au Bénin, sauf en cas d’absolue nécessité ». La recommandation, émanant du ministère russe des Affaires étrangères indique qu’« en raison de la dégradation de la situation sécuritaire en République du Bénin, suite à la tentative de coup d’Etat de décembre 2025 et aux attaques terroristes perpétrées par des extrémistes dans le nord du pays, les forces de l’ordre locales sont en état d’alerte renforcée. » En total décalage avec l’ambiance actuelle au Bénin, cette mise en garde a suscité l’étonnement au sein de l’opinion. Parmi les nombreuxcommentaires, celui du journaliste Bernardin Patinvoh sur le site Seneweb : « Le timing de ce communiqué peut surprendre puisque la tentative de putsch s’est déroulée depuis le 7 décembre 2025. Les forces de défense et de sécurité ont repris le contrôle depuis plusieurs semaines. En ce qui concerne même les incursions jihadistes dans le Nord du pays, l'État béninois met tout en œuvre pour maîtriser cette menace… » Plusieurs médias ont pointé une « campagne de discrédit du Bénin » se situant dans le prolongement de celle menée au Niger voisin – allié de Moscou - où le chef de la junte, Abdourahamane Tiani, a choisi de placer le Bénin en tête de ses ennemis extérieurs et néanmoins imaginaires.

Moscou, sans voile, ne s’embarrasse plus de précautions pour s’associer à la stratégie de la tension orchestrée en Afrique de l’Ouest par ses alliés sahéliens. La méthode est grossière, cousue de fil blanc. A l’image, finalement, de la campagne de désinformation qui inonde l’Afrique de l’Ouest depuis cinq ans. Moscou ne se contente plus de sous-traiter la désinformation par les médias affiliés et les usines à trolls. Parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il agit au grand jour, en signant ses infox. Comment expliquer cette soudaine fébrilité ? A mesure que se révèlent les limites de leur projet sur le continent, les réseaux d’influence de la Russie se montrent déterminés à faire feu de tout bois. Dès 2023, Jonathan Guiffard, expert associé Défense et Afrique de l’Institut Montaigne, s’interrogeait sur « le paradoxe d'un système (russe) en échec et qui, pourtant, gagne du terrain à la faveur de la corruption, de la course aux ressources et d'un ordre mondial déséquilibré ». Aujourd’hui, il est à craindre que la politique de coopération de la Russie sur le continent ne se réduise à la seule intensification des campagnes de désinformation et la diffusion des vérités alternatives. Dans cette logique, l’alliance de Moscou avec ses partenaires du Sahel ne tendraient que vers un seul but : la gestion d’un chaos planifié en Afrique de l’Ouest.

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.

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